Du noir d'encre au blanc: tout le prisme de Chouinard

Sacha Ouellette-Deguire et Valeria Galluccio
Photo: Sylvie-Ann Pare Sacha Ouellette-Deguire et Valeria Galluccio
Retour en noir et blanc pour Marie Chouinard, qui présente à Danse Danse ses deux nouvelles chorégraphies de groupe : la première inspirée des encres et poèmes d’Henri Michaux, la deuxième insufflée par les fameux solos de piano Gymnopédies de Satie. Une soirée qui permet de voir tout le prisme de Chouinard, de l’art aux tics et du noir d’encre au blanc.

Un écran blanc sert de mur de fond. Sur le tapis, aussi blanc, dans l’immense espace qu’est le Théâtre Maisonneuve, s’avance, de profil, fin comme une ligne et vêtu de noir, un corps. Sur l’écran, une encre d’Henri Michaux est projetée. Le corps, simple trait, prend sa forme. Et cette forme sera celle de toute la pièce : une enfilade d’imitations physiques des dessins. Les danseurs, entièrement vêtus de noir, seuls les mains et le visage découverts, attendent de chaque côté de l’aire de jeu, se précipitent quand la prochaine graphie apparaît, l’incarnent, ressortent en courant. Ce jeu noir et blanc de Henri Michaux dit… se fait en relais de solos, en groupe à l’unisson (une masse qui fait solo), en grand groupe de douze solos où chacun exécute son signe. On pense à Gloire du matin, où, en solo, Chouinard effectuait une série de tâches chorégraphiques écrites sur des cartels, posés en ligne à l’avant-scène. C’est le même principe, version PowerPoint géant. Ici, la musique est forte, percussions et guitares électriques. L’énergie est haute, le rythme toujours rapide. Il y aura cassure quand Carol Prieur se réfugiera sous le tapis de danse, pour livrer, micro en main, sans sobriété ni retenue, une part du poème de Michaux, monocorde et monotone dans la criée, et poursuivra en dansant. Et la musique de repartir, et la séquence de reprendre. Cette décharge sonore et énergique, longue, si cela se peut, finit par assourdir et engourdir. Comme le fait aussi la régularité du rythme visuel. Il y a quelques beaux flashs - la création d’images a toujours été une force chez Chouinard - comme ces cheveux qui s’ébouriffent ou ces tissus noirs qui allongent les lignes. Mais l’approche chorégraphique manque de composition. On a l’impression que la chorégraphe, au lieu d’aller à la rencontre de l’oeuvre de Michaux, s’est imposée, avec ses tics. Résultat : les corps semblent à plat devant les dessins ; les encres de Michaux, comme des formes de Gestalt, ouvrent un imaginaire plus large et giboyeux que la danse, plus poreux. Seule la fin, en négatif, avec ses danseurs hachés par une lumière stroboscopique et les signes blancs dans un théâtre soudainement noir, touche à la magie. Le public a aimé, l’accueil fut chaleureux.

Les Gymnopédies, après l’entracte, est plus riche. La scène est en partie drapée de gris, les danseurs et un piano sont recouverts de tissus, comme des meubles dans une maison délaissée. Au piano, des danseurs se relaient pour jouer les partitions. Leurs maladresses en musique, touchantes, donnent une vraie fragilité. Sur scène, passent les couples, en duos amoureux, très sensuels, même érotiques. Travail de groupe, petits solos de transitions, ensembles qui se déplacent, choeurs, l’écriture est moins binaire. Des bouffons apparaissent, aussi familiers de Chouinard, arborant le nez rouge, dans des parades amoureuses hommes-femmes très polarisées. Les amours sont carnassiers, fuyants ou joueurs. La gestuelle, les rires et les petits cris transposent bellement l’archaïque, la grâce et le ridicule des corps en coït, des êtres qui se fondent. Mais la pièce prend son réel envol… après le salut. Un clown revient en scène quand le public quitte. Là, tout devient permis : le quatrième mur tombe, les univers explorés se superposent, les danseurs cabotinent, descendent parmi les spectateurs, glosent, fument, se court-circuitent, jouent des codes des applaudissements, étirent la sauce dans un désordre savamment calculé qui reste sensuel. La joie et la folie transpirent, et c’est l’art de Chouinard, là, de contaminer le public.
 
1 commentaire
  • Marthe Pouliot Duval - Abonné 1 novembre 2013 09 h 23

    Décharge sonore..

    Pourquoi faut-il toujours être assailli par ces "décharges"sonores plutôt que de donner simplement à VOIR . Cela tue le plaisir d'être envouté par la chorégraphie. Sommes- nous si endormis qu'il faille à tout prix nous défoncer le tympan? Ou bien la chorégraphie n'est pas si extra et alors allons-y à fond la caisse???
    Dommage, je n'irai pas voir ce spectacle pourtant à mon agenda.