Antony Rizzi, magicien de bulles

Avec Antony Rizzi, on ne sait jamais trop où finit la vie et où commence la scène...
Photo: Wonge Bergmann Avec Antony Rizzi, on ne sait jamais trop où finit la vie et où commence la scène...

Un vrai livre ouvert, cet Antony Rizzi. L’entrevue téléphonique avec le danseur-performeur dure depuis seulement quelques minutes que déjà elle met en abyme tout le solo Drugs Kept Me Alive, conçu par l’artiste flamand Jan Fabre et présenté cette semaine au théâtre La Chapelle.

 

« Je viens juste d’avoir une injection dans mon genou, raconte au Devoir, par un drôle de détour, l’artiste d’origine américaine. J’ai entendu parler de cette vieille dame à Anvers qui traite l’arthrite avec des injections faites de peau de poulet… Mes genoux me donnent l’impression d’avoir à nouveau 16 ans. Je ne sens plus rien, plus de douleur. »

 

La confidence peut sembler anecdotique ou farfelue, mais la douleur, elle, est bien réelle et le suit depuis qu’il a commencé à interpréter ce solo, il y a deux ans. Un solo qui traite justement de maladies flirtant avec la mort et des remèdes (drugs a le sens ambivalent de médecine et de drogues, ne l’oublions pas) parfois tout aussi extrêmes avec lesquels on choisit de les traiter. Et qui pourrait en juger ? Nos sociétés sont bien pharmaco-dépendantes…

 

À près de 50 ans, l’inénarrable Antony Rizzi se livre sans filtre sur les maladies qu’il a collectionnées : ses multiples hépatites C et sa séropositivité déclarée depuis 1997.

 

« Tout va bien… En fait, ma vie va bien mieux depuis que je suis séropositif : je ne m’inquiète plus pour ce qui va m’arriver dans deux ans, je vis un jour à la fois. Et c’est bien ce dont traite la pièce. » Car Drugs Kept Me Alive parle d’un survivant, qui se joue un peu de la mort en préférant parfois les paradis artificiels d’ici-bas à un aller simple jusqu’au ciel.

 

« Les drogues chimiques peuvent vous faire cavaler, mais au fond, c’est surtout pourquoi on en prend qui est le problème, lance celui qui recommande à tout le monde d’essayer l’ecstasy… Ma prof de méditation m’a déjà dit qu’on atteignait les mêmes états méditatifs en prenant des drogues, c’est juste un peu moins santé. »

 

Avec Antony Rizzi, on ne sait jamais trop où finit la vie et où commence la scène…

 

Ex-danseur du Frankfurtt Ballet à l’époque où celui-ci était dirigé par le grand William Forsythe, l’Américain établi en Europe travaille ponctuellement avec Jan Fabre depuis plusieurs années et mène parallèlement son propre travail de création et de formation. Il s’est ainsi fabriqué un langage unique où le texte et l’humour (proche du stand up) se mêlent allègrement à la danse et aux actions plus théâtrales d’un naturel désarmant. Il crée aussi des oeuvres visuelles, collages et courts métrages. Il ne s’embarrasse surtout pas des étiquettes.

 

De lui, on a déjà vu à Montréal Snowman Sinking et An Attempt to Fail at Ground Breaking Theater with Pina Arcade Smith, qui ont confirmé son talent de performeur multidisciplinaire. Un talent auquel Jan Fabre rend une forme d’hommage en lui créant ce solo taillé sur mesure.

 

« J’ai pleuré quand j’ai lu le texte pour la première fois », confie-t-il. Le récit éclaté s’enracine dans les états émotifs qui l’ont envahi quand il a appris sa séropositivité en 1997.

 

« C’était la veille d’une première de Forsythe, alors je n’ai pas pu aller chez le docteur. Je l’ai appris au téléphone, alors je suis juste aller travailler normalement. » C’est plus tard qu’il s’est mis à pleurer. Et un vulgaire chocolat chaud de distributrice l’a réconforté. « C’était le meilleur que j’avais jamais bu. Je me suis senti dans une bulle, comme séparé du monde que j’observais de loin, en sécurité. Alors, Jan m’a campé dans un personnage de magicien de bulles. »

 

Selon lui, Jan Fabre, William Forsythe et Pina Bausch sont de « vrais génies ». « Ils sont si inspirants ! Ça ne tient pas seulement à leurs oeuvres, mais aussi à la manière dont ils les font. Ils ne tiennent pas la bride serrée sur leurs idées, ils sont dans un rapport de donner et de recevoir, en état d’ouverture, pour permettre à l’oeuvre de se déployer. »

 

Son talent de performeur sans pareil, il le doit en partie à Fabre et à Forsythe. Ce dernier l’a notamment incité à se lancer dans le jeu d’acteur, à l’époque où le Frankfurtt Ballet dégageait une énergie créative qui perfusait à travers la ville.

 

« On était dans cette atmosphère créative folle du tout est possible, sans règles. Et j’ai toujours voulu être acteur quand j’étais petit, mais c’est la danse qui s’est pointée. Je voulais être photographe, acteur, critique de films, chef cuisinier ou prêtre. » Avec Rizzi, on le répète, on ne sait jamais trop où finit la vie et où commence la scène…

 

 

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