De signes, de gestes et de musique

En 35 ans de carrière, c’est la quatrième fois que Marie Chouinard crée une pièce aussi étroitement liée à la musique.
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir En 35 ans de carrière, c’est la quatrième fois que Marie Chouinard crée une pièce aussi étroitement liée à la musique.

Il y a une part de mystère dans le geste créateur, devant laquelle Marie Chouinard s’incline volontiers. Quand on lui demande pourquoi elle a ressorti de sa bibliothèque, pour en faire une oeuvre chorégraphique en 2011, le livre Mouvements du poète et peintre français Henri Michaux, découvert il y a 20 ans, elle reste muette. « C’est mystérieux », dira-t-elle simplement.

 

Puis, au fil de l’entretien, on se rend compte qu’elle est plongée dans une réflexion sur la transmission vivante et dynamique de ses oeuvres, qui trouvent de plus en plus preneurs. Son Sacre du printemps a été dansé par le prestigieux Ballet Gulbenkian du Portugal. Les Ballets de Monte-Carlo et le GöteborgsOperan de Suède ont repris l’acte 1 de bODY_rEMIx/gOLDBERG_vARIATIONS. Entre autres. Cette réflexion l’amène inévitablement à se pencher sur la notation chorégraphique.

 

« Je m’y suis beaucoup intéressée ces dernières années, même si je ne fais pas de notation par dessins, confie la grande dame de la danse québécoise. Ça devient essentiel quand on a de plus en plus d’oeuvres reprises ailleurs. »

 

Henri Michaux : Mouvements, qu’elle dévoile au public québécois cette semaine, n’est pas né de cet intérêt, insiste-t-elle. Mais, rétrospectivement, la chorégraphe admet que le choix de ressortir le livre à ce point-ci de son parcours pour le mettre en corps et en scène porte peut-être le sceau inconscient de cette préoccupation grandissante.

 

Dans cette pièce de groupe, telle une catharsis, les traits d’encre dansants d’Henri Michaux prennent chair sur scène. Preuve vivante que la mémoire du geste n’a pas besoin de passer par des signes figés, si codés qu’ils ne font sens que pour les experts.

 

Les langages imaginés par Rudolf Laban et Irmgard Bartenieff au cours du siècle dernier, « c’est illisible, s’exclame en riant Marie Chouinard. Ce sont des petits carrés, des points, des lignes. Il faut un cours de trois ans pour comprendre ces petits gribouillages qui n’ont rien à voir avec le corps humain ! Tandis que, dans les dessins d’Henri Michaux, je vois une tête, des bras… »

 

La chorégraphe a accepté qu’une de ses pièces, L’après-midi d’un faune - également créée à partir de traces visuelles, celles de Nijinski interprétant le faune -, soit transcrite en notation Laban. Pour les autres, elle mijote son propre concept de notation, qu’elle nous dévoilera sous peu et qui repose entre autres sur l’utilisation de la vidéo, comme le font la plupart des chorégraphes contemporains.

 

« On filme le danseur qui parle du mouvement, comment il passe dans le corps, explique-t-elle à propos de l’exercice de documentation, terme qu’elle refuse puisque ses oeuvres sont toujours vivantes sur les scènes du monde. Comme en musique, la partition ne suffit pas à interpréter une oeuvre ; il y a tout le travail de l’oralité qui s’ajoute. » Et depuis la pièce Chorale et le film Cantique no 1, on sait l’importance qu’accorde la chorégraphe à la voix et au souffle…

 

Sur scène, le livre du poète français se déploie intégralement dans la chorégraphie, « de la page couverture aux planches à dessins en passant par le poème au centre et jusqu’à la postface en dernière page, décrit la chorégraphe. C’est en faisant cette lecture que je suis arrivée à une oeuvre. » Les danseurs incarnent littéralement les dessins projetés sur grand écran.

 

Marie Chouinard avait déjà créé, en 2005, un solo pour l’interprète Carol Prieur directement inspiré des planches à dessins de Mouvements. Il sera aussi présenté en guise de prélude.

 

De Stravinski à Satie

 

En 35 ans de carrière, c’est la quatrième fois que Marie Chouinard crée une pièce aussi étroitement liée à la musique. Il y a eu le Sacre du printemps, indissociable de la partition magistrale de Stravinski. Idem pour 24 préludes de Chopin. Si Marie Chouinard interprétait sa version originale de L’après-midi d’un faune sur des sons qu’elle déclenchait elle-même, la rencontre du solo avec la musique de Debussy s’est faite naturellement par la suite.

 

« Dans ces cas, la musique s’impose à moi, dit-elle. Jusqu’à maintenant, ce sont des musiques très, très connues, comme si quelque chose dans mon système l’avait absorbé profondément et que ça ressurgissait… en s’associant aux neurones de la création », dit-elle en riant.

 

Gymnopédies reprend à l’enfilade les trois mouvements de l’oeuvre du même nom du compositeur français Érik Satie, alors que se succèdent les duos sur scène.

 

« C’est une musique qui laisse place au temps, à l’intimité, à l’espace », confie la chorégraphe. Une intimité qui a tout de suite appelé la forme du duo amoureux, érotique. Pour ne pas briser cette intimité, les danseurs interprètent aussi la musique au piano. « Aucun n’avait joué du piano, même enfant. J’ai embauché un prof. Ç’a été plus difficile qu’on ne l’avait imaginé, mais ça donne une qualité particulière » à la pièce.

 

Pour une soirée de signes, de gestes et de musique, doublement inspirée par des artistes français.

  

Henri Michaux: mouvements + gymnopédies
Marie Chouinard. Le 31 octobre et les 1er et 2 novembre au théâtre Maisonneuve.