Incarner les éléments dans la chair et le geste

Symbole fort du dégât environnemental, les sacs de plastique qui composent le décor se soulèvent avec les mouvements des danseurs.
Photo: Heidrun Lohr Symbole fort du dégât environnemental, les sacs de plastique qui composent le décor se soulèvent avec les mouvements des danseurs.

Le temps clément des dernières semaines ne pouvait offrir de meilleure introduction à Weather, pièce de l’Australienne Lucy Guerin créée en 2012 et présentée cette semaine par Danse Danse. La chorégraphe, une des figures de proue de la danse contemporaine down-under, y sonde justement les phénomènes climatiques et leur relation au quotidien des Terriens.

 

On ne peut s’empêcher de penser à la trilogie du chorégraphe québécois Sylvain Émard, La climatologie des corps, qui utilisait en quelque sorte la métaphore du climat pour explorer comment les événements extérieurs affectent la vie humaine. Ou encore au Cinquième élément de Karine Ledoyen, qui poétisait la dynamique du vent. La démarche de Lucy Guerin embrasse cette approche, mais ratisse plus large. Elle observe la météorologie sous quatre angles différents, en commençant par son impact physique sur nos corps et son lien avec nos humeurs.

 

« Depuis longtemps, en littérature et en art, on a identifié le climat au paysage intérieur ; il se fait le reflet de ce qu’on ressent, comme dans Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, où la tempête évoque la folie du personnage », souligne-t-elle en entrevue au Devoir. À son tour, elle incarne les éléments dans la chair et le geste.

 

Mais Lucy Guerin a également étudié la dynamique des éléments - vent, cyclones, etc. - et observé les modèles climatiques pour voir comment se déplacent les isobares (ces courbes graphiques sur les cartes météo) à travers le continent australien. Tous ces mouvements ont nourri la danse chorégraphiée en collaboration avec les interprètes de la première distribution.

 

Du cyclone au souffle

 

Du macrocosme au microcosme, Weather joue sur ces deux tableaux. La chorégraphe a développé avec ses danseurs ce qu’elle appelle des « systèmes météo microcosmiques » en recourant au corps humain comme à sa respiration. « On peut créer du vent, de la chaleur et de l’humidité dans nos propres corps ; la météo est décrite comme des changements dans l’état de l’air, mais cet air est aussi celui qu’on respire. On a donc tout un rapport intime à la météo. »

 

Formée à Adelaïde, Lucy Guerin s’est installée aux États-Unis pendant sept ans, en 1989. Elle y a dansé pour plusieurs chorégraphes avant d’amorcer son propre travail de création chorégraphique. Pendant cette période, elle a remporté un prestigieux prix Bessie pour sa pièce Two Lies, que le grand Mikhail Baryshnikov a par la suite intégrée à son White Oak Dance Project.

 

« J’ai été beaucoup influencée par les chorégraphes que j’ai côtoyés et par l’histoire de la danse américaine en général, surtout le mouvement du Judson Church [en rupture avec la danse moderne et qui a développé le contact improvisation] et les chorégraphes qui en sont sortis, comme Trisha Brown. »

 

Scénographie de choc

 

De retour en Australie en 1996, elle a oeuvré à titre indépendant, puis a fondé sa propre troupe en 2002. Son travail a déjà été présenté à Ottawa en 2003, et à l’occasion de CINARS dans la métropole, mais c’est son premier spectacle public à Montréal. Un choix partagé entre Danse Danse et Michel Gagnon, directeur de la programmation de la Place des Arts, qui a offert à la chorégraphe une résidence de création à la Cinquième salle l’an dernier.

 

« C’étaient les deux premières semaines du processus de création, où je réfléchissais à ce qui allait composer la pièce », confie-t-elle. Elle a même mené des entretiens avec les Montréalais sur leurs rapports à la météo et aux changements climatiques. Des échanges dont elle a retenu l’essence du propos : « Ça m’a permis de comprendre l’importance du climat dans le quotidien des gens, et comment ce quotidien, en retour, affecte le climat. »

 

Sans en faire un procès ou un débat, Weather aborde donc aussi, dans sa construction et son langage visuel, la question des changements climatiques accélérés par l’action humaine.

 

« Le commentaire le plus appuyé se trouve dans la scénographie [signée Robert Cousins] et la façon dont le décor interagit avec les danseurs. Celui-ci est composé de milliers de sacs de plastique blancs qui bougent de façon magnifique et répondent superbement au mouvement de l’air quand ils planent. Mais en même temps, c’est troublant de voir autant de sacs parce qu’ils sont un symbole fort du dégât environnemental. »

 

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Trois séances Cinédanses se déroulent les dimanches 20 octobre, 3 et 17 novembre à la maison de la culture Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension. Au programme, des courts métrages d’ici et d’ailleurs, la reprise du documentaire Aux limites de la danse de Guillaume Paquin et le film Coco et Igor de Jan Kounen. Tous les détails ici.