Danse - Dans la tête de Nijinski

Dans Je ne tomberai pas - Vaslav Nijinski, « on parle surtout de l’homme qui s’aperçoit qu’il est en train de sombrer dans la déchéance psychique », explique Bernard Meney, à la tête du projet.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Dans Je ne tomberai pas - Vaslav Nijinski, « on parle surtout de l’homme qui s’aperçoit qu’il est en train de sombrer dans la déchéance psychique », explique Bernard Meney, à la tête du projet.

Oubliez le mythe Nijinski, étoile des Ballets russes, qui a fait passer la danse à la modernité. Je ne tomberai pas - Vaslav Nijinski est plutôt la danse de sa fin, alors qu’il bascule dans la folie en 1919.

 

« On parle surtout de l’homme qui s’aperçoit qu’il est en train de sombrer dans la déchéance psychique, à travers ses Cahiers », explique Bernard Meney, acteur et danseur, qui dirige le projet dans le cadre des Traces hors-sentiers de Danse-Cité, en collaboration avec la chorégraphe Estelle Clareton. « Il se sent au bord du gouffre, il en est conscient et ne veut pas tomber. »

 

Le tandem s’est beaucoup inspiré d’une photographie de Nijinski croquée à sa clinique, 11 ans avant sa mort, alors qu’il bondit dans les airs devant le chorégraphe Serge Lifar venu lui rendre visite. Ce dernier saut du mythique danseur « est aussi sa chute », souligne le metteur en scène.

 

Ils ont passé les Cahiers au peigne fin, élaguant jusqu’au noyau dur le texte non linéaire que Bernard Meney se met en bouche et en corps dans la première partie du spectacle - avec quelques bribes de Nietzsche, de Mallarmé et d’Artaud. Un texte travaillé à partir de ses rythmes, comme une partition musicale, et qui veut faire ressortir les dichotomies de la pensée affolée du danseur.

 

La suite fait place à la parole du corps et de la danse de quatre interprètes masculins d’âges et de physiques très différents - Thom Casey, Simon Xavier-Lefebvre, Brice Noeser, Daniel Soulières (directeur artistique de Danse-Cité) et Bernard Meney lui-même. « Comme si l’homme se fragmentait en plusieurs personnages », note ce dernier.

 

Danse et folie vont souvent de pair. La philosophie de Friedrich Nietzsche, qui a lui aussi sombré, y fait abondamment référence, au point où on lui attribue souvent l’épithète de philosophe-danseur. Le mariage avec la danse s’est naturellement imposé à Bernard Meney, lui-même danseur (notamment chez Maurice Béjart) avant d’embrasser le théâtre. Il songeait depuis plusieurs années à ce projet qui n’a rien à voir avec le centenaire - fêté cette année - du Sacre du printemps, qui a révélé Nijinski.

 

Faire une danse à propos de cette icône « est plein de pièges », reconnaît Estelle Clareton, « mais c’est incontournable pour un chorégraphe ». En témoigne la quantité de Sacre réinventés depuis le début du XXe siècle… « On ne veut pas illustrer la folie, on veut être dans le même rapport au danger que lui [Nijinski] face à sa danse », ajoute celle qui s’est un peu inspirée des gestes cassés et des trajectoires latérales que le danseur a opposés à la tradition.

 

Quelques événements se greffent au spectacle présenté du 16 au 26 octobre au théâtre de Quat’Sous. Le 22 octobre, Christian Dumais-Lvowski, spécialiste et cotraducteur des Cahiers dans leur version non expurgée publiée chez Actes Sud, livre une conférence suivie de la projection de son documentaire Vaslav Nijinski, une âme en exil.