La vie en aplat

Running Sushi de la compagnie autrichienne Liquid Loft distribue douze petites scènes du quotidien d’un couple qui semble sorti d’une bande-dessinée. Les tableaux sont servis selon l’ordre des sushis choisis par le public avant d’entrer en salle. La table est mise, mais le plat est un peu mince.

 

Les deux interprètes sont agenouillés de part et d’autre de ce qui ressemble à une table de buffet japonais, où ils livreront leurs scenettes - souvent avec baguettes. D’emblée, ces codes singés de la culture japonaise évoquent notre rapport déformé à ces cultures empruntées dont on ne connaît souvent qu’une part négligeable.

 

Ce soir-là, en premier plat, Stephanie Cumming rapporte l’histoire d’un film japonais étrange - en lip sync et avec une gestuelle simpliste illustrative -, mais son récit se désagrège alors que le son de ses paroles se dérobe à leur prononciation réelle. Plus tard, chacun déballe une définition tronquée d’expressions liées à la cuisine japonaise - maki, wasabi, miso - tout en reproduisant mécaniquement les gestes d’un ébat sexuel. Amusant jusqu’ici mais sans plus.

 

Les ingrédients de chaque scène - bruits qui amplifient l’action, gestuelle bidimensionnelle - finissent par condenser la vision d’un monde superficiel, simplifié, sans consistance. Plus la pièce avance, plus le duo ressemble à des personnages fictifs, formatés, dont l’histoire pourrait bien tenir en quelques cases de bédé. Leur gestuelle rappelle ces pictogrammes qui codifient notre environnement visuel.

 

Running Sushi n’a pas le ton de la critique et tient plutôt du miroir tendu ironiquement au monde contemporain déshumanisé. La démonstration met toutefois beaucoup de temps à se déployer. On subit la pièce plus qu’on ne la savoure. Le mélange de vacuité et de tape-à-l’oeil ennuie longtemps avant de révéler son sous-texte : à force de vivre sa vie par procuration, via des écrans ou des mises en scène de soi, le monde s’aplatit. Peut-être fallait-il mieux connaître la culture manga et la théorie du Super Plat de Takashi Murakami pour apprécier les clins d’oeil ?

 

Difficile aussi, après une seule représentation, de mesurer l’impact d’un déroulement reconfiguré chaque soir selon le désir des spectateurs. Avec son menu recomposé, qui sait ce que Running Sushi vous réserve ce soir ?

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