Le chaos comme plat de résistance

Cette pièce est « une célébration des petites luttes et des vaincus, ceux dont on n’a pas entendu les voix et le message parce que l’histoire salue toujours ceux qui ont gagné ».
Photo: Didier Grappe Cette pièce est « une célébration des petites luttes et des vaincus, ceux dont on n’a pas entendu les voix et le message parce que l’histoire salue toujours ceux qui ont gagné ».

Danse Danse lance sa saison à fortes doses internationales en accueillant la grande dame française Maguy Marin. Salves sert une rafale d’images en éclats sondant l’ambivalence d’un XXe siècle ponctué d’atrocités et de grands espoirs de liberté. Entretien avec une artiste qui défend une danse engagée depuis 30 ans.

 

Salves arrive porté par des éloges qui font boule de neige depuis sa création en 2010, à la Biennale de la danse de Lyon. Sept danseurs y font défiler les scènes de la petite et de la grande histoire dans une forme de théâtre chorégraphié engagé dont Maguy Marin a le secret. L’artiste, qui a participé à l’éclosion d’une nouvelle danse française durant les années 1980, y porte un regard à la fois poétique et politique sur le XXe siècle, et plus largement la modernité, surtout sur ses combats de l’ombre, les plus porteurs de lumière.

 

« C’est une pièce qui prend appui sur toutes les luttes et les résistances survenues dans ce siècle en Europe», explique Maguy Marin au bout du fil à Toulouse, sa ville natale où elle vient de se poser à nouveau avec sa compagnie. «On a cru, grâce au progrès, à l’industrialisation, que le monde deviendrait plus juste. Des gens se sont battus pour ça. C’est le caractère spécifique du XXe siècle : une lutte antagoniste entre deux forces, une force de progrès social et une autre de fascisme qui a fait ce que l’on sait. »

 

Dans une suite de tableaux brefs qui font image, Maguy Marin n’hésite pas à faire défiler les figures et symboles forts de l’histoire récente, de Picasso à Fellini, de Miss Liberty à Elvis Presley. C’est sa manière de saluer des oeuvres qui ont fait acte de résistance et de tourner en dérision leur triste récupération par le capitalisme qui les a vidées de leur sens.

 

« Quand Picasso peint Guernica au moment de la guerre d’Espagne, il la peint avec la rage au coeur et l’envie de laisser une trace de qui s’est passé à ce moment-là. Aujourd’hui, les plus grands bourgeois en ont des photocopies et c’est bon chic bon genre de l’afficher dans son salon », se désole-t-elle. Salves veut insuffler cet esprit de révolte perpétuelle, sans laquelle l’humanité court à sa perte.

 

« J’espère qu’on en sort un peu enragé, avec plein d’énergie pour continuer à lutter, parce qu’on n’en a pas fini avec la chape du néolibéralisme et cette homogénéité que le monde est en train de produire. »

 

Célébrer les petites luttes et les vaincus

 

Dans la pénombre et une atmosphère de couvre-feu, des couples se brisent, des vases volent en éclats. Les scènes de ménage télescopent la grande vadrouille de l’Histoire. Sa pièce n’est ni une critique ni un portrait d’une société à la dérive, mais « une célébration des petites luttes et des vaincus, ceux dont on n’a pas entendu les voix et le message parce que l’histoire salue toujours ceux qui ont gagné », dit-elle.

 

Depuis longtemps, Maguy Marin oeuvre à faire surgir « ces forces diagonales résistantes à l’oubli » dont traite la philosophe Hannah Arendt. Née à Toulouse de parents espagnols qui ont fui le franquisme, elle a créé une quarantaine d’oeuvres, la plupart teintées par cette quête du vivre ensemble, la plupart cosignées avec son comparse, le compositeur Denis Mariotte. Rapidement, elle impose son style ni tout à fait théâtral ni tout à fait dansé qui, à l’époque, brise les codes esthétiques habituels.

 

« Finalement, je suis aussi loin du théâtre que de la danse, constate-t-elle. Il n’y a pas tellement de texte dans mes pièces et pas tellement de mouvement non plus. Je travaille surtout sur des images. » La construction de Salves fait effectivement écho au cinéma, avec ses petites scènes créées « comme des plans-séquences » et réassemblées par un montage. « Il n’y a pas de continuité du récit, ce sont des fragments. »

 

Plusieurs commentateurs ont comparé l’impact de Salves à celui de May B, pièce qui a révélé la chorégraphe au monde - dont Montréal, qui l’a accueillie - au début des années 1980. La pièce hommage à Beckett a peu à voir avec Salves, mais ce sont là deux pièces que Maguy Marin juge parmi les plus abouties de son corpus.

 

Elle voit bien plus de parallèles avec Umwelt, qui ouvrait le Festival TransAmériques, à Montréal, en 2007. « Ça n’a rien à voir avec l’ambiance d’Umwelt, mais sur la forme [une succession de tableaux], c’est comme un Umwelt en trois dimensions. Là on était dans l’aplat, ici on est dans le volume, on pénètre en profondeur. »

 

Celle qui a dirigé le Centre chorégraphique national (CCN) de Rillieux-la-Pape pendant près de 15 ans (après avoir mené celuide Créteil et du Val-de-Marne) l’a quitté en 2011 avant l’échéance de son mandat, « pour laisser sa place à d’autres ». Le contexte d’un CCN est stimulant, mais plusieurs « missions » incombaient à la directrice, qui, à 62 ans, avait envie de se recentrer sur la création. À Toulouse, où six de ses danseurs l’ont suivie, elle cherche toujours un lieu pour sa compagnie.

 

Si le propos de Salves n’est pas jojo et renvoie l’humanité à ses écueils, il est traversé par la folle énergie de l’espoir et de la liberté. Et il puise dans un humour absurde qui le fait triompher du cynisme.

 

« Le succès de Salves tient au fait que ça finit dans une espèce d’orgie assez drôle, burlesque, que les gens apprécient. » Une scène à laquelle, surtout, ils peuvent s’accrocher comme une bouée dans la tempête ou une luciole dans la nuit.

 

Maguy Marin aime citer Walter Benjamin à propos de sa pièce qui enjoint d’« organiser le pessimisme ». Elle nous convie ici à nous nourrir du chaos comme plat de résistance.

 

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