Songe pour histoires inachevées

Le chorégraphe est un véritable chef d’orchestre puisqu’il signe la scénographie et les costumes de la plupart de ses œuvres.
Photo: Jean-Laurent Ratel Le chorégraphe est un véritable chef d’orchestre puisqu’il signe la scénographie et les costumes de la plupart de ses œuvres.

Les Grands Ballets canadiens s’offrent un Rêve pour leur dernière production de la saison. Créé sur mesure par l’Allemand Stephan Thoss, déjà salué ici pour sa courte pièce Searching for Home, ce songe scénique cherche à brouiller les frontières entre conscience et inconscience en puisant dans l’univers surréaliste.


Le chorégraphe explore souvent, dans ses oeuvres récentes, ce courant esthétique qui renouvelle selon lui le regard qu’on porte sur les choses. « Dans un rêve, ce qu’on trouve n’est pas nécessairement ce qu’on croit voir, dit-il, citant l’emblématique oeuvre du peintre René Magritte, Ceci n’est pas une pipe. On donne des noms aux mots pour se rassurer devant le réel. Mais il y a plus que juste un nom derrière les choses et les êtres. »


Il confie être habité depuis longtemps par l’esprit de Magritte, qu’il se sent enfin prêt à aborder dans une oeuvre chorégraphique. « J’utilise quelques éléments propres à son oeuvre, comme la pipe, le chapeau melon », dit-il. Il en exploite l’ambivalence pour faire basculer le récit. Les Grands Ballets qualifient d’ailleurs le chorégraphe de maître des ruptures dans le récit.


La pièce pour 32 danseurs s’articule autour du récit d’une écrivaine (Eva Kolarova les 16, 18 et 25 mai ; Valentine Legat les 17, 23 et 24 mai) hantée par les personnages de ses histoires inachevées. Elle n’a pas le courage d’inventer la fin de ses récits, trouvant ceux-ci trop absurdes ou fuyant leur dénouement possible. Un homme l’accompagne (Jérémy Galdeano les 16, 18 et 25 mai ; Ruben Julliard les 17, 23 et 24 mai), telle l’ombre de son inconscient qui, la nuit tombée, cède la place aux personnages venus réclamer la fin de leur aventure.


Stephan Thoss décrit son onirisme comme « furieux ». « Tous ces différents personnages défilent pour lui demander de leur imaginer un futur », raconte-t-il. Ce qui crée un feu roulant d’histoires laissées en suspens, dont on peine à reconnaître le début et la fin, la part de réalité ou d’imagination, comme dans le rêve.


Rêve exalte du même coup l’univers mystérieux de la danse, du sens puisé dans le mouvement des corps, au-delà du discours logique. L’oeuvre fait ainsi miroiter les tourments du créateur. « L’histoire n’est jamais finie dans le processus de création comme dans le rêve, dit-il. Les questions qu’on se pose demeurent toujours ouvertes. »


Directeur artistique du ballet de l’Opéra de Wiesbaden depuis 2007, Thoss cumule plus de 80 créations, des courts solos aux oeuvres intégrales, relectures classiques ou créations contemporaines. Il a même signé des comédies burlesques. Sa formation le rattache au courant expressionniste, emblématique de la danse allemande, qui exalte les émotions nées du geste et de la musique.


Le chorégraphe est un véritable chef d’orchestre puisqu’il signe la scénographie et les costumes de la plupart de ses oeuvres. Ici, il a conçu deux structures en forme de murs amovibles permettant de reconfigurer continuellement l’espace et de brouiller les pistes de sens et les limites entre les mondes du réel et du phantasme. Il compose en plus la musique et réalise les vidéos. « Pour moi, tout le concept vient ensemble ; alors, c’est mieux que ça vienne d’une seule main. »

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