Les mondes réconciliés

La pièce met en scène quatre danseurs et trois musiciens.
Photo: François Pesant Le Devoir La pièce met en scène quatre danseurs et trois musiciens.

Sunya, c’est le chiffre zéro, point de départ et de renouveau, en sanscrit. C’est aussi la pièce née de la rencontre entre le chorégraphe Roger Sinha et le compositeur et musicien Kiya Tabassian de l’ensemble Constantinople. Chaque création artistique n’est-elle pas un degré zéro à sa manière ?

« Il y a plusieurs zéros dans une vie, indique Roger Sinha. C’est un départ, mais pas nécessairement un début, ça peut commencer au milieu de quelque chose. Il y a toujours un nouveau départ quand on déménage d’une culture à l’autre. »


Oreilles et coeurs tendus vers l’Orient de leurs origines, corps bien campés dans l’Occident de leur présent, les deux artistes ont tissé une pièce qui traite de voyage et de recommencement, à l’instar de leur vie d’immigrant, dont l’art a bourgeonné en terre d’accueil.


Né à Londres d’un père indien et d’une mère arménienne, Roger Sinha est arrivé à Saskatoon à l’âge de huit ans, puis a déménagé à Québec en 1986 et à Montréal quelques années plus tard. Il a remonté le fil de ses origines tardivement, à l’âge de 31 ans, ce qu’évoque furtivement sa danse teintée de motifs du bharata natyam.


Kiya Tabassian est arrivé d’Iran à 14 ans dans le dénuement, alors que toutes ses affaires et ses papiers avaient été volés. Il parle le sanscrit et continue de vivre sa culture d’origine à travers le prisme du présent, de sa famille et de sa musique, qui mélange sonorités médiévales, orientales et baroques.


Pour Sunya, « la musique a été créée en croisement avec la danse, explique celui qui a été formé d’abord en Iran auprès de maîtres musiciens et ensuite en autodidacte, ici. Pour un musicien, le plus grand plaisir est de jouer pour la danse, parce que tu vois ton oeuvre, tu vois le son interprété par les gestes du corps humain. Donc, c’est sûr que la gestuelle de Roger et ce que les danseurs dégagent ont beaucoup influencé la musique qui a été composée ».

 

Techno et calligraphie


La pièce met en scène quatre danseurs (Tom Casey, Tanya Crowder, Ghislaine Doté et François Richard) et les trois musiciens de Constantinople. Outre Kiya au sétar, instrument de musique persan à cordes pincées, qui ressemble à un luth au long manche, son frère Ziya Tabassian joue le tombak (percussions) et Pierre-Yves Martel, la viole de gambe. Les deux frères Tabassian, qui manient des instruments plus petits, circulent même à travers la chorégraphie.


Roger Sinha y ajoute un solo en guise de prologue qui renvoie à son premier contact avec la musique de Constantinople, avant même d’avoir rencontré Kiya, il y a deux ans et demi. « Mon degré zéro dans ma relation avec Kiya, ma première réponse à sa musique a été du mouvement. Une improvisation dansée que je reprends ici intégralement », confie le chorégraphe, qui n’avait pas foulé la scène depuis sa tournée en Inde en 2009. Si sa danse intègre certains éléments du bharata natyam, il s’en distance dans Sunya et insiste sur le fait qu’il est loin d’être un expert de cette forme de danse indienne, qu’on devine surtout dans le détail des mains et le travail des pieds.


Si le passé et les traditions sont évoqués dans Sunya, l’oeuvre demeure bien ancrée dans la contemporanéité. Le chorégraphe, qui a les nouvelles technologies à coeur et se fait réalisateur à ses heures, intègre à nouveau des projections vidéo interactives, comme dans sa pièce précédente Question de souffle, signée en partie par l’artiste Jérôme Delapierre.


Ces projections prennent souvent la forme de calligraphies lumineuses, une esthétique qu’il a développée dans Apricot Trees Exist en 2004 et qui habille ici tout l’espace scénique. « La calligraphie ressemble beaucoup à la chorégraphie, très détaillée avec des rondeurs et une complexité, ça reflète le type de mouvement que je fais », indique Sinha. « Les lettres, ça vient des langues, et les langues c’est l’identité de chaque culture. Et on sait que les langues ont voyagé longtemps dans toute l’histoire de l’humanité, d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre. On voulait un clin d’oeil à la parole », enchaîne le musicien, qui chante aussi quelques poèmes aussi dans la pièce.


Fil rouge


Pour trouver le fil rouge à travers toute cette matière, les artistes ont travaillé avec la dramaturge Jo Leslie. « Il y a ce concept, qui traverse la pièce, qu’il faut se perdre pour se retrouver quelque part, dit Kiya Tabassian. Quand tu arrives quelque part, tu t’y perds parce que tu donnes tout ce que tu as, mais tu t’y retrouves parce que tu fais partie d’un nouvel espace et du groupe qui l’occupe. Pour moi, c’est ça, le fil rouge. »


On peut l’appeler voyage, migration. Ou simple tournant de la vie.

Pour voir un vidéo de Sunya

Entrevue avec les créateurs


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Constantinople, aux sources musicales du Moyen Âge

Fondé en 2001 par Kiya (sétar) et Ziya Tabassian (tombak), auxquels s’est joint plus tard Pierre-Yves Martel (viole de gambe), Constantinople remontent les sources musicales du Moyen Âge, des traditions orales de la Méditerranée et de l’Orient, jusqu’aux airs baroques de l’Europe. L’ensemble a enregistré 10 albums sous étiquette Atma. Son dernier titre, Premiers songes, paru en mars 2012, marquait le début d’une alliance avec Analekta. Il a également reçu le prix du meilleur concert de l’année pour El grito, el silencio et Premiers songes au Gala Opus 2010.

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