Quand le ballet se fait pop

Dans les extraits aperçus de Love Lies Bleeding, le ballet, pour ce qu’il en reste, côtoie le breakdance, les acrobaties aériennes, le patin à roulettes et le ballet jazz, le tout drappé d’une esthétique sulfureuse assumée, très Broadway qui tient plus de la comédie musicale jumelée à l’énergie du concert rock.
Photo: Alberta Ballet Dans les extraits aperçus de Love Lies Bleeding, le ballet, pour ce qu’il en reste, côtoie le breakdance, les acrobaties aériennes, le patin à roulettes et le ballet jazz, le tout drappé d’une esthétique sulfureuse assumée, très Broadway qui tient plus de la comédie musicale jumelée à l’énergie du concert rock.

L’Alberta Ballet s’amène avec son mégasuccès Love, Lies, Bleeding, sur la vie et l’oeuvre de la pop star Elton John. Regard sur ce grand écart entre l’univers pop et la danse classique.


Jean Grand-Maître a trouvé un filon aussi lucratif que séduisant pour sa troupe basée à Calgary. Depuis quelques années, le chorégraphe, Montréalais d’origine, essaie de traduire dans un ballet une parcelle de l’esprit des grands chanteurs populaires. L’aventure a commencé avec Joni Mitchell, puis s’est poursuivie avec Elton John et Sarah McLachlan. En mai, c’est au tour de la musique de k.d. lang de connaître son baptême balletique dans Belletlujah !.


«Après le succès connu avec le ballet de Joni Mitchell, on avait envie de continuer parce que c’est intéressant de voir ce que le pop et les arts plus classiques peuvent créer ensemble, dit le directeur artistique, dont la compagnie offre aussi un répertoire strictement classique et des créations contemporaines. Pour moi, Joni Mitchell est aussi importante qu’Emily Carr ou Glenn Gould pour la culture canadienne. »


La prochaine saison de l’Alberta Ballet promet d’ailleurs d’en remettre avec Joni Mitchell, et un ballet axé cette fois sur ses chansons d’amour. Grand-Maître est aussi en contact avec Adam Cohen en vue d’un spectacle autour de la figure de son père, Leonard. Et il rêve d’en faire un aussi sur la musique de Peter Gabriel…

 

Le moment pop


Dans les extraits aperçus de Love Lies Bleeding, le ballet, pour ce qu’il en reste, côtoie le breakdance, les acrobaties aériennes, le patin à roulettes et le ballet jazz, le tout drappé d’une esthétique sulfureuse, assumée, très Broadway, qui tient plus de la comédie musicale jumelée à l’énergie du concert rock. Joyeux mélange des genres qu’est loin de dédaigner Jean Grand-Maître.


« Le pop et le classique se mélangent depuis six décennies, dit-il, en citant comme exemple la réunion de Montserrat Caballé et de Freddie Mercury, La naissance de Vénus revue par Warhol ou encore la Joconde moustachue de Marcel Duchamp. Le but des artistes pop est de capturer le moment, l’époque, et ils le font admirablement bien. Tandis que les arts classiques - c’est Cocteau qui disait ça - vont révéler leur mystère pendant des siècles. Alors, quand les deux se rencontrent, c’est intéressant de voir comment on peut croiser leur énergie, leurs idées et leurs résultats. Beaucoup de grandes oeuvres d’art sont sorties de ce croisement. »


Et, comme l’a souhaité Elton John lui-même, la pièce attire une foule bigarrée, indique le chorégraphe, des aficionados du ballet aux absolus néophytes, attirés plutôt par la musique de Bernie Taupin et du flamboyant sir John.

 

Sexe, drogue, rock roll


Love Lies Bleeding reflète bien sûr cette époque où Elton John a connu son apogée, les psychédéliques années 1970. Les chanteurs, dans la foulée des Beatles et de l’explosion de l’industrie de la musique, vivent alors littéralement la démesure de leur succès - drogue, alcool, etc.


« On pense à Bowie, à Kiss… C’était la guerre froide, les gens avaient peur, ils avaient besoin d’hallucination, d’évasion. C’est une esthétique intéressante pour le théâtre et la danse parce que c’est surréaliste. On a pensé à Kubrick, à Dalí, à Magritte… »


Mais le spectacle, comme ceux sur Mitchell ou MacLachlan, propose avant tout un portrait d’artiste, si fragmentaire soit-il.


« On essaie d’aller chercher une petite vérité intime, de trouver quelque chose qui représente leur vision de leur musique, parce qu’on ne peut pas faire leur portrait complet, ils sont trop complexes et ont souvent eu une longue carrière. »


Au cours de ses trois rencontres avec la star, le chorégraphe a récolté conseils et confidences. « Il voulait que sa vie, ce qu’il a vécu et l’a presque tué - sa dépendance à la drogue, son alcoolisme, sa boulimie -, éduque. »


M. Grand-Maître a donc eu l’idée de mettre en scène un avatar d’Elton John, Elton Fan (Yukichi Hattori et Kelley McKinlay en alternance), un groupie qui soudain aurait l’occasion de se glisser dans la peau d’une superstar et de vivre ses frasques comme ses triomphes. « J’ai pensé à ça après avoir vu Being John Malkovitch, parce que c’est impossible de recréer Elton John ou Michael Jackson sur une scène sans courir à la catastrophe. »

 

Du honky tonk aux ballades


Avec son équipe de concepteurs, largement montréalaise, le chorégraphe a écouté le vaste répertoire de quelque 400 chansons d’Elton John pour en choisir une quinzaine qui représenteraient bien son catalogue, « du honky tonk aux ballades et au rock », précise Jean Grand-Maître. Bien sûr, il y aura Goodbye Yellow Brick Road (pour la scène où il rencontre ses démons), Benny and The Jets, Sixty Years On et aussi The Bridge, proposée par John lui-même pour la scène où il s’abandonne à son homosexualité. L’équipe a tenté de déjouer un peu les attentes en choisissant des enregistrements moins connus ou de différentes époques.


À chaque artiste son monde. Et celui d’Elton John risque de ne pas manquer de couleurs, avec les costumes flamboyants qui ont fait sa signature. « Au fond, il se déguisait et portait des lunettes pour cacher sa timidité profonde. »


L’Alberta Ballet s’en est d’ailleurs donné à coeur joie à ce titre, assumant pleinement la fibre du divertissement. Reste à voir si la folle mascarade - pour adultes seulement, avise-t-on - réussira à révéler aussi un peu l’homme derrière l’artiste caméléon.


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Le «oumf» des costumes

Des uniformes de baseball aux chapeaux en forme de cage en passant par les anges aux bas incrustés de faux cristal, les costumes de Love Lies Bleeding sont nombreux, extravagants. Jusqu’à inspirer l’expression « Karl Lagerfeld rencontre La cage aux folles » au collègue du National Post.

Certains habits sont même illuminés de douzaines de mini-lumières LED. Et les changements de costumes se déroulent, pour le principal protagoniste - Elton Fan -, en direct sur scène, dans le fil de l’action.

En les dessinant, la designer Martine Bertrand, collaboratrice de longue date du chorégraphe Jean Grand-Maître, a dû cumuler les défis, confie-t-elle au quotidien torontois, soit de créer des vêtements souples pour la danse, mais résistants pour survivre aux tournées et plus grands que nature pour garder le « oumf » dû à sir Elton John. Elle dit s’être notamment inspirée de La Belle et la Bête de Jean Cocteau.

Une équipe de 23 techniciens a ensuite passé 10 semaines à les fabriquer. Une spécialiste des textiles de Toronto, Leslie Norgate, a fouillé les laboratoires pour trouver les matériaux issus des nouvelles technologies adaptées à ses concepts, comme le lexan, à la fois souple et robuste.

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