Danser l’instinct, au-delà des mots et des cinq sens

7 th Sense explore la tension bien humaine entre la liberté individuelle et le besoin réconfortant de la communauté, de la famille, de l’autre.
Photo: Chris Randle 7 th Sense explore la tension bien humaine entre la liberté individuelle et le besoin réconfortant de la communauté, de la famille, de l’autre.

Instinct et raffinement convergent dans l’oeuvre de Wen Wei Wang. Et probablement plus que jamais dans 7th Sense, dernier cru du chorégraphe sino-canadien, présenté cette semaine à l’Agora de la danse.


On appelle souvent l’intuition humaine le sixième sens. Wen Wei Wang lui préfère le septième, notamment parce que sa pièce 7th Sense compte sept danseurs qui incarnent si bien cette perception au-delà des mots et des cinq sens reconnus.


Comme dans les précédents et très beaux Cock-Pit et Unbound, sa nouvelle création s’enracine dans son récit de vie personnel, pour toucher à l’universellement humain. Né en Chine, Wang s’est établi à Vancouver à l’âge de 26 ans.


Unbound traitait, à travers le prisme de la tradition chinoise du pied bandé, de l’essence de la beauté. Cock-Pit abordait la naissance du désir et de la sexualité alors qu’il partageait sa chambre avec quatre jeunes adolescents pendant sa formation en danse, au pays rouge. Cette fois, c’est son expérience d’immigration qui nourrit 7th Sense.


« Comme immigrant, si on ne parle pas la langue d’accueil, on reste bloqué, isolé dans un trou noir, raconte au Devoir le chorégraphe et danseur, depuis Vancouver. Je ne connaissais personne, je ne savais pas lire les gens, les comprendre. J’étais perdu ; j’étais pire que les chiens, qui eux comprenaient leur maître. » Comme interprète dans sa propre chorégraphie, il évolue d’ailleurs à part au début, puis progressivement intégré au groupe.

 

L’homme, cet animal


Les références au meilleur ami de l’homme sont fréquentes au cours de l’entretien. Propriétaire d’un chien nommé Yuki, âgé de 12 ans, l’artiste n’hésite pas à tracer des parallèles entre les deux espèces.


« Dépourvu de la langue, l’humain redevient un animal ; il peut sentir, en tentant de toucher quelqu’un qui se défile, la tension, les nerfs, le désir de contrôle et parfois l’amour, tout cela dans le seul geste », dit-il.


Pas étonnant, comme nouvel arrivant, que Wang ait poursuivi le chemin de la danse, art de l’indicible par excellence, et de ce que pourrait être le septième sens. « En danse, on parle peu, c’est le corps qui parle. On revient à la base : on communique avec nos sens, notre énergie, nos émotions. Les mots peuvent mentir, le corps, non. Je ne raconte pas d’histoire, je ne fais qu’observer le mouvement. »


Contrairement à l’humain, qui veut être libre et aimer, mais craint toujours de se blesser, ou de perdre son sacro-saint pouvoir, le chien est capable d’amour inconditionnel, jusqu’à la quasi-dévotion à l’égard à son maître, estime Wang.


Ces réflexions ont influencé le processus même de l’oeuvre. Cédant une part de sa liberté de créateur, il a recouru plus que d’habitude à l’improvisation des danseurs (la sienne comprise).


7 th Sense explore donc aussi la tension bien humaine entre la liberté individuelle et le besoin réconfortant de la communauté, de la famille, de l’autre. Un conflit qui se résout souvent dans une profonde solitude.


« L’humain est seul, isolé, particulièrement avec les nouvelles technologies, dit-il. Alors, je trouve d’autant plus important d’amener sur scène ce septième sens, de l’ordre de l’émotion et de la psychologie. »


Les caractéristiques canines ont aussi dicté certains éléments de la pièce. Notamment, la dominance du noir et blanc dans la scénographie et la vidéo évoque la vision bicolore des chiens. « Et ça rejoint ma culture d’origine, d’encre noire et de papier. »


Pour le reste, la pièce reste sobre. Il confie que c’est sa pièce la plus personnelle. Mais de mémoire, il nous avait dit la même chose pour Cock-Pit, dont il s’était d’ailleurs retiré comme danseur.


Il qualifie aussi 7th Sense de calme, « silencieuse », notamment parce qu’elle débute dans le silence. Un « degré zéro », à partir duquel la trame musicale, cosignée par Giorgio Magnanensi et Walter Zanetti, tout comme le vocabulaire gestuel se construisent. Pas de temps d’arrêt dans cette pièce qui se déploie d’un trait, en crescendo.


Wen Wei Wang a fondé sa compagnie Wen Wei Dance en 2003 à Vancouver. À son arrivée au pays en 1991, il a dansé pour Judith Marcuse et le Ballet British Colombia. Ses premières chorégraphies sont remarquées et lui valent en 2000 le prestigieux Clifford E. Lee, qui récompense les chorégraphes canadiens émergents.


Aujourd’hui, l’artiste reste un peu étranger ici comme là-bas. « Je me sens comme un outsider [sic]. Mais de loin, on voit le monde plus clairement. »


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Cinq, neuf ou vingt sens?

Les cinq sens communément admis - la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût - ont été analysés par Aristote il y a 2300 ans. Si les scientifiques reconnaissent que cette classification ne couvre pas tout le spectre de la perception sensorielle, le nombre de sens dont est doté l’humain ne fait pas consensus. Certains neurologues vont jusqu’à en identifier une vingtaine. Quatre autres sens sont toutefois assez largement admis.

Proprioception : perception du corps, de l’endroit où se trouvent les différentes parties du corps, même quand on a les yeux fermés. Une perception particulièrement exacerbée chez les danseurs…

Thermoception : perception de la chaleur - et de son absence (froid) - par la peau.

Nociception : perception de la douleur au niveau de la peau, des os ou des organes vitaux.

Équilibrioception : perception de l’équilibre par l’oreille interne.


 





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