La filière scandinave

Corps de Walk s’inspire de la marche, et la pièce, doublée d’une certaine folie, fait aussi référence au corps de ballet, à l’unisson, à la perfection des lignes, aux formations.
Photo: Erik Berg Corps de Walk s’inspire de la marche, et la pièce, doublée d’une certaine folie, fait aussi référence au corps de ballet, à l’unisson, à la perfection des lignes, aux formations.

Danse Danse ouvre un nouveau front chorégraphique : celui des pays nordiques. Le diffuseur convie pour la première fois une troupe norvégienne : Carte Blanche. Le public ne perdra pas tous ses repères puisque la compagnie nationale de 14 danseurs interprétera Corps de Walk, chorégraphie signée Sharon Eyal, l’Israélienne qui avait livré Bertolina sous l’égide de la Batsheva Dance Company à Montréal.


« Depuis quelques années, on est très à l’écoute de ce qui se passe chez les Scandinaves, explique Clothilde Cardinal, codirectrice de Danse Danse. Ils font des choses intéressantes et se donnent les moyens d’exporter leur talent. » Les petites et moyennes compagnies, surtout, y fleurissent, selon elle.


Le vent nordique soufflait déjà sur l’influent marché de l’Association of Performing Arts Presenters, à New York, qui, en 2011, proposait un volet chorégraphique scandinave, lui-même issu du marché Ice Hot, tenu bisannuellement depuis 2010. Les chorégraphes les plus connus de cette zone géographique, Tero Saarinen, Ina Christel Johannessen et Kenneth Kvarnström, y ont défilé.


Et les liens artistiques entre le Québec et la Scandinavie se sont resserrés ces derniers temps. Frédérick Gravel livrait l’avant-première de Usually Beauty Fails au festival Moving in November à Helsinki, en octobre dernier. La création de Benoît Lachambre pour le Ballet Cullberg de Suède vivra sa première en mars au moment même où Marie Chouinard présentera Body Remix à Göteborg.


« On avait Carte Blanche dans notre mire depuis longtemps. Mais la compagnie nous intéresse surtout depuis qu’elle est dirigée par Bruno Heynderickx », indique Mme Cardinal.


Le Flamand a donné un nouveau souffle à la troupe norvégienne, qui porte bien son nom : sans chorégraphe attitré, elle évolue au gré des cartes blanches données à des chorégraphes nationaux et internationaux. Heynderickx lui-même n’est pas un chorégraphe. Il a notamment travaillé de près avec le chorégraphe Rui Horta, figure de proue de la chorégraphie portugaise.


« On n’est pas affiliés à un style ou à un chorégraphe en particulier. On présente une diversité » d’écritures, dit-il au Devoir, avant d’avouer son penchant « pour la danse qui danse », sans pour autant exclure les oeuvres empreintes de théâtralité. La troupe fondée en 1989 crée au moins trois nouvelles oeuvres sur les quatre à six productions annuelles. « Je cherche à travailler avec des chorégraphes moins connus », dit-il, dont il flaire le calibre international, qu’ils soient norvégiens ou étrangers.


Sharon Eyal est du lot. Enfant du maître Ohad Naharin, avec qui elle a travaillé pendant plus de 10 ans, elle a déjà baptisé nos scènes en 2007 de sa forte personnalité chorégraphique, offrant un autre point de jonction entre Carte Blanche et le public montréalais.


Carte Blanche a fait appel à ses talents dès 2005 pour remonter Love, sa première oeuvre, créée sous l’égide de la Batsheva. C’est la première compagnie hors d’Israël à lui avoir commandé une création intégrale. Ainsi sont nées Killer Pig en 2009 et, dans sa foulée, Corps de Walk en 2011, toutes deux cocréées avec son compagnon Gai Behar et le musicien DJ Ori Lichtik, véritable triumvirat créatif.

 

Corps en marche


Corps de Walk s’inspire de la marche. « Tout le monde marche et chacun a un mouvement qui lui appartient, affirme de son côté Bruno Heynderickx. Ça paraît simple, mais il y a une certaine folie dans la pièce. Et Corps de Walk fait aussi référence au corps de ballet, à l’unisson, à la perfection des lignes, aux formations. »


Créatrice instinctive, fouilleuse formelle, Eyal n’a pas débattu du thème ni même multiplié les improvisations sur le sujet avec les danseurs. Et elle le reconnaît tout de go. « Je ne travaille pas en impro, je fais mes trucs et les danseurs me copient. Après, ils peuvent aller plus loin avec ce matériel. » Curieuse de tout, elle cherche à incarner « l’extrême dans le minimalisme », répète-t-elle à quelques occasions.


La particularité de l’oeuvre tient aussi au costume uniformisé, couleur peau, qui couvre même la tête et le visage des danseurs. « Ce n’est pas pour cacher, mais pour montrer, précise la chorégraphe. Ça concentre le regard sur le corps, le mouvement, l’esprit, la lumière, la musique. Je ne travaille pas des histoires, mais plutôt des états émotionnels. Et c’est très émouvant de voir ainsi le corps. »


Pourquoi choisir ce costume pour cette chorégraphie précisément ? « La pièce traite beaucoup du soi [self]. Mais c’est le meilleur costume pour n’importe quelle chorégraphie », ajoute celle qui a décliné l’idée sous plusieurs formes dans ses oeuvres suivantes. Résultat : « C’est comme un café noir très serré », résume Clothilde Cardinal.


Depuis Bertolina, vu à Montréal en 2007, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts pour Eyal, Behar et Litchik. Une quinzaine de pièces ont vu le jour et ils viennent de fonder leur compagnie, L-E-V, basée en Israël, appelée à tourner autour du monde.

 


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L’exception norvégienne

Fondée en 1989 à Bergen, la seconde ville en importance de la Norvège, la compagnie de danse nationale Carte Blanche est subventionnée à 100 % par les instances publiques. Près des deux tiers de son financement lui viennent de l’État, le reste est partagé par la Ville et le comté de Hordaland.

« C’est structurant pour eux de soutenir des groupes culturels, pour stimuler l’activité artistique, indique Clothilde Cardinal, codirectrice du diffuseur Danse Danse, qui accueille la troupe à Montréal. Ça vise à renforcer l’identité de ces pays. »

Si la troupe s’ouvre de plus en plus aux artistes internationaux, elle a beaucoup fait appel aux chorégraphes locaux. Ina Christel Johannessen a notamment marqué l’histoire de la compagnie de son sceau chorégraphique en lui léguant une douzaine de pièces. « Il y a de la qualité et des voix fortes. On va poursuivre nos relations avec cette compagnie dans le futur », annonce Mme Cardinal.

 

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