Ballet classique, facture chinoise, regard filmique

La lanterne rouge condense l’histoire de cette troupe, enracinée dans la tradition du ballet russe, mais destinée aussi à incarner l’âme de la culture chinoise à travers tous ses bouleversements politiques.
Photo: Ballet National de Chine La lanterne rouge condense l’histoire de cette troupe, enracinée dans la tradition du ballet russe, mais destinée aussi à incarner l’âme de la culture chinoise à travers tous ses bouleversements politiques.

Le Ballet national de Chine (BNC) foulera le sol canadien pour la première fois, à l’invitation des Grands Ballets canadiens (GBC). La troupe officielle de l’État communiste livrera La lanterne rouge, adaptation du film Épouses et concubines du réputé cinéaste Zhang Yimou, qui en signe d’ailleurs le livret, les éclairages et la direction scénique.

Avec à sa tête l’ancienne ballerine et maîtresse de ballet Feng Ying, la compagnie chinoise, fondée en 1959, compte 70 danseurs, qui croisent ballet classique et opéra de Pékin pour raconter la tragédie déclenchée par la jalousie et la traîtrise des femmes et concubines d’un puissant seigneur de guerre, dans les années 1920.


« Beaucoup de mouvements sont tirés du folklore et de formes venues de l’opéra de Pékin », qui mêle arts martiaux, mime, jeux d’ombres, indique Xin Peng Wang, cochorégraphe de la pièce avec Wang Yuanyuan. La musique signée Chen-Qigang fait résonner les percussions chinoises. L’histoire est aussi truffée de références à cette culture : des relations conflictuelles entre concubines et épouses aux parties de mah-jong qui ponctuent le récit.


« En voyant le BNC, on se rend compte à quel point l’opéra chinois est vraiment leur tradition, comment cette tradition s’est maintenue malgré tout ce qui s’est passé politiquement », affirme Alain Dancyger, directeur général des GBC, qui ont engagé des relations de réciprocité avec le pays rouge depuis plusieurs années.


La lanterne rouge est un microcosme de la Chine des années 1920, alors dépourvue de pouvoir central et soumise aux diktats et combats des seigneurs de guerre. Leurs concubines étaient d’ailleurs un symbole de leur richesse et de leur statut. La pièce révèle les luttes de pouvoir qui définissaient les relations hommes-femmes à l’époque.


Deux esthétiques


Le ballet en trois actes a tourné dans une dizaine de pays depuis sa création. Il a connu une première mouture en 2000, plus axée sur la musique. Mais c’est la seconde version, créée l’année suivante, qui tourne à travers le monde. « Pour les chorégraphes, cette version est vraiment plus intéressante, l’histoire est mieux servie, plus claire », dit M. Wang. Un peu plus chinoise aussi, même si l’oeuvre reste ancrée dans les deux esthétiques, occidentale et orientale.


« Les pieds et les jambes, c’est du ballet classique. Les bras et le haut du corps, c’est chinois, résume M. Wang, dans un anglais accentué d’allemand et de chinois. Ça fonctionne très bien ensemble, même si ça semble difficile de coller ces deux univers. »


L’artiste, formé en Chine et en Allemagne, où il dirige maintenant le Dortmund Ballet, parle des différences entre les manières européenne et chinoise de créer. « En Europe, on veut créer toujours de nouvelles choses, on est tendu vers l’avenir. En Chine, surtout par le passé, il y a cette idée de créer le ballet parfait. La puissance et la clarté de l’image sont importantes. »


C’est avec ce souci de grande clarté et d’imagerie puissante que la troupe a choisi de confier le ballet au réputé cinéaste Zhang Zimou. Loin de lui l’idée de « transposer » sur scène son oeuvre cinématographique de 1991, Épouses et concubines, ou le roman de Su Tong qui l’a inspiré.


« Dans un ballet, c’est le langage du corps qui raconte l’histoire et la rend intéressante. Il ne voulait pas que ça ressemble au film. Il voulait créer une oeuvre pour la scène. » Même si sa vision de cinéaste, amoureux d’images léchées aux couleurs saisissantes, aura finalement dicté la création.


« Il avait une idée claire de l’image qu’il voulait rendre. Il nous restait à trouver comment mettre cette image en scène. Nous avons chorégraphié pour lui. »

 

Influence russe


La grande production condense l’histoire de cette troupe, enracinée dans la tradition du ballet russe, mais destinée aussi à incarner l’âme de la culture chinoise à travers tous ses bouleversements politiques. La troupe est née en 1959 sous le nom de Compagnie de ballet expérimental de l’École de danse de Pékin. Plusieurs danseurs russes ont participé à son éclosion dès 1954 et 1963, dont le maître de ballet Pyotr Gusev, en intégrant la formation typique de l’école de ballet russe au programme d’entraînement traditionnel. Russes et Chinois ont ainsi bâti un répertoire hybride, composé de plusieurs ballets classiques, comme Le lac des cygnes, Le corsaire et Giselle, et d’oeuvres plus typiquement chinoises, comme Le détachement des femmes de l’Armée rouge, qui a connu un vif succès en Europe.


« C’est intéressant de voir comment la plus vieille troupe de Chine a réussi à s’adapter et à garder une légitimité. Peu de troupes ont passé à travers des événements aussi bouleversants. À l’époque de Mao, ils ont transformé l’art du ballet, qui est plutôt aristocratique, à des fins révolutionnaires », explique M. Dancyger.


Les contacts des GBC avec la Chine remontent à plusieurs années. Ils y ont présenté leur travail, dont Minus One en 2011. Un danseur de la troupe a même donné une leçon de maître aux interprètes du BNC à cette occasion. C’est dans ce même esprit de réciprocité qu’ils ont reçu le Ballet de Guangzhou en 2010.


Mais les relations avec l’Orient prennent beaucoup de temps à mûrir et ce n’est qu’en 2013 que la compagnie montréalaise peut enfin accueillir et diffuser (grâce au partenariat de Teck) une oeuvre du BNC, qui forme l’étape québécoise de la première tournée pancanadienne de la troupe chinoise. Après Montréal, cap sur Vancouver avec Le lac des cygnes.


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Zhang Yimou, âme de la production

Réalisateur de Hero et de Vivre, Zhang Yimou a aussi réalisé une version de l’opéra Turandot de Puccini en compagnie du maestro Zubin Mehta ainsi qu’une comédie musicale populaire intitulée Troisième sœur Liu, et Le premier empereur, dont la première a eu lieu au Metropolitan Opera de New York en 2006.

Il a enfin conçu et dirigé le spectacle d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin en 2008. Le magazine Time l’avait d’ailleurs sacré personnalité de l’année pour cet exploit artistique planétaire.

Épouses et concubines est son œuvre cinématographique phare, inspirée du roman du même nom de Su Tong. En 2001, dix ans après la sortie du film, le cinéaste est appelé à l’adapter pour la scène. Il rédige le livret du ballet en trois actes et signe les éclairages.

À l’occasion de l’ouverture des salles d’art asiatique et islamique du Musée des beaux-arts de Montréal, le film Épouses et concubines sera projeté ce samedi à l’auditorium Maxwell-Cummings, à 14 h. En mandarin, avec sous-titres anglais.