Quand les corps jouent avec l’image

En mai, Dorian Nuskin-Oder propose le solo Pale Waters.
Photo: Justin Nunnick En mai, Dorian Nuskin-Oder propose le solo Pale Waters.

Signe des temps, de plus en plus de chorégraphes recourent à la vidéo pour façonner leurs oeuvres. Le plus souvent toutefois, l’image accompagne, colore, rehausse le propos gestuel. Deux toutes jeunes chorégraphes de la saison vont un pas plus loin, alors que ce média dicte carrément la démarche de leurs premières pièces. Au point de l’abandonner pour en retenir l’essence : la lumière.


Après Chair, qui explorait le corps féminin avec une installation vidéo en circuit fermé - les images projetées sont captées en direct sur scène -, Aurélie Pédron présente Corps caverneux sur la fuyante identité masculine, chez Danse-Cité (en collaboration avec Tangente) cette semaine.


« C’est vraiment une continuité, explique-t-elle. [Dans Chair], ce que je recevais à l’écran me faisait faire des corrections sur le corps sur scène vis-à-vis de la lumière et le corps sur scène construisait mon image. Cela a fait naître le désir de travailler de plus près avec la lumière. »


Pour Corps carverneux, elle a donc demandé aux trois interprètes - Félix Beaulieu-Duchesneau, Daniel Soulières, Lael Stellick - d’apporter en studio des sources lumineuses de leur choix. Elle pensait alors recourir de nouveau au procédé du circuit fermé.


« Ça permet de créer un dédoublement d’images, la réelle et la virtuelle, qui force le spectateur à en imaginer une troisième. » Pour résoudre en quelque sorte la dichotomie des deux premières. « Ce dédoublement, je l’ai encore [dans Corps caverneux], mais dans les ombres projetées sur les parois de la salle. »


Donc, exit la vidéo, qu’elle ne jugeait plus indispensable, d’autant qu’une sculpture en accordéon, signée Jeremy Gordaneer, habite l’espace scénique.


« La vidéo est une source de lumière en mouvement, rappelle celle qui a signé une dizaine de vidéos-danses. Elle est aussi dangereuse parce qu’elle attire l’oeil et c’est tout un travail de la faire s’effacer », afin de ramener le regard sur le corps de l’interprète, au coeur de la danse.

 

De Lynch à Kubrick


En mai, Dorian Nuskin-Oder propose le premier volet d’un solo en forme de diptyque, Pale Water. Elle se penche sur la différence entre ce qu’elle appelle le corps opaque, pris pour ce qu’il est sur scène, et le corps translucide, qui laisse voir autre chose.


« C’est sûr que ma démarche est marquée par le travail avec la vidéo, dit celle qui travaille aussi comme monteuse pour le milieu. Je danse dans mes propres pièces, alors, forcément, j’expérimente mon travail de façon médiatisée », en filmant ses répétitions.


Elle reconnaît même créer la structure de ses oeuvres en remontant les vidéos de ses répétitions. « J’approche mon travail comme une monteuse. » Et son compositeur, Simon Grenier-Poirier, autre moitié de sa compagnie Delicate Beast, également formé comme vidéaste, aborde le processus « comme s’il créait la trame sonore d’un film », dit-il.


Dorian Nuskind-Oder s’intéresse à l’influence qu’exerce le cinéma sur la perception du spectateur. Sa pièce Everything Was Beautiful and Nothing Hurt était inspirée par le style de David Lynch.


« On vit dans une culture extrêmement axée sur le monde cinématique, dit-elle. Il y a une banque d’images qui nous sont communément familières, avec lesquelles on a tous une relation immédiate parce qu’on y est exposé sans cesse. »


Pour Pale Water, elle puise dans le répertoire de science-fiction, notamment chez Tarkowski (Solaris) et Stanley Kubrick (2001: l’Odyssée de l’espace), en précisant qu’elle et son complice amorcent tout juste le processus de création. Sans reprendre des images des films, « on essaie d’absorber la façon dont [Kubrick] structure et rythme ses films et comment il utilise la musique ».


Visuellement, la pièce évolue en clairs-obscurs et tend vers la lumière, la blancheur. « Je joue avec une certaine idée de neutralité esthétique, dit-elle. Ça rejoint le côté aseptisé (les habits tout blancs) de la sci-fi. » Bientôt s’ajoutera Dark Sea, autre volet du diptyque, sur la face plus sombre de l’humain.

 

À voir en vidéo