Danse - Le corps prédicateur

Après Birth of Prey l’an dernier, la Flamande Lisbeth Gruwez revient à Montréal avec It’s Going to Get Worse and Worse, My Friend, de sa compagnie Voetvolk, fondée avec son conjoint et musicien Maarten Van Cauweberghe, en 2006.

Le Devoir avait découvert son énergie et son charisme particuliers en 2004 dans Quando l’uomo è una donna, de Jan Fabre, dont elle fut l’égérie pendant plusieurs années. Nous revoilà sous le joug, malgré le minimalisme de la pièce proposée et la rigueur quasi austère de sa construction.


Le solo explore l’état de transe et l’extase induits par les discours des grands orateurs, notamment des preachers américains. Si Gruwez a étudié le langage corporel des Hitler et Mussolini, elle a d’abord pris son inspiration chez Jimmy Swaggart, télévangéliste ultraconservateur des Etats-Unis, dont l’un des discours passe ici au bistouri la déconstruction sonore, signée Van Cauweberghe.


Gruwez évolue vêtue à l’androyne, dans un espace réduit, au milieu du cube noir de la salle de l’Usine C. Son solo se construit par accumulation de couches gestuelles. D’un premier regard, mi-inquisiteur mi paternaliste, puis d’un mouvement de bras répété à outrance, naît une chorégraphie semblable à un langage signé de plus en plus complexe, engageant tout le corps. Le rythme va en crescendo sur la musique un peu oppressante de syllabes hachurées.


Pause. Et on reprend. Cette fois, chaque geste commande un mot ou une portion de phrase. Le corps est péremptoire, inexorable.


Le discours ne sort jamais clairement, hormis quelques phrases (en anglais) dont celle du titre. Mais peu importe, car c’est le corps qui parle, édicte et prédique. Jusqu’au tableau final où, sur fond de discours lointain et inaudible, ce corps tremblant, sautant au ciel, se retrouve totalement conquis, jusqu’à la grâce virginale.


La pièce doit sa force à la performance de Gruwez, affûtée comme une lame, sans un geste de trop. Mais aussi à son ambiguïté: elle aborde la fois la toute puissance du corps qui émet et la grande vulnérabilité de celui qui reçoit, oubliant même le discours qui l’anime.

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