La vie, la mort et les pelures qu’on laisse tomber

Depuis Quarantaine en 2004, avec une distribution toute féminine, mais surtout avec le pendant masculin Quarantaine 4 X 4 en 2008, Charmaine LeBlanc s’attarde à dévoiler l’intime et l’intimité des artistes avec lesquels elle travaille.
Photo: François Pesant - Le Devoir Depuis Quarantaine en 2004, avec une distribution toute féminine, mais surtout avec le pendant masculin Quarantaine 4 X 4 en 2008, Charmaine LeBlanc s’attarde à dévoiler l’intime et l’intimité des artistes avec lesquels elle travaille.

« Je crois très profondément que, si on regarde la singularité d’un être de très, très près, on touche à l’universel. J’ai toujours cru ça, en théâtre. » C’est autour de cette idée que la metteure en scène, compositrice et musicienne Charmaine LeBlanc a articulé son dernier cycle de création. Depuis Quarantaine en 2004, avec une distribution toute féminine, mais surtout avec le pendant masculin Quarantaine 4 X 4 en 2008, LeBlanc s’attarde à dévoiler l’intime et l’intimité des artistes avec lesquelles elle travaille. Ses outils ? Le témoignage, la danse, la chanson, l’entrevue documentaire, le film, l’illustration, l’animation, le poétique. Fin de cycle avec Terminus.


Elle fréquente beaucoup la danse, est fort active en musique, mais vient du théâtre. Charmaine LeBlanc était de l’éclatée compagnie VoxTrot, fondée en 1987 avec Michoue Sylvain et Mylène Roy, et cherchait déjà « à bien marier les images, le son, le texte, le corps, le jeu ». Musicienne, elle illumine depuis longtemps les classes de danse de ses rythmes de percussion et de sa voix profonde et chaleureuse. En 2004, elle se lance seule à la mise en scène de Quarantaine. Elle poursuit depuis cette percée dans l’intime des artistes et collaborateurs qui l’accompagnent, intéressée qu’elle est par l’humain sous le masque d’artiste. Elle veut connaître leurs tiraillements profonds, leurs visions de la vie, leurs insécurités, pour en faire un spectacle.


Autofiction par procuration ? Témoignages d’un artistique documenteur ? « Je trouve qu’on vit dans un temps où on parle de moins en moins de nous, où on est toujours à la course », estime Charmaine LeBlanc. Malgré l’individualisme rampant et les réseaux sociaux qui glorifient le je-me-moi ? « C’est un je-me-moi pas très profond… Je trouve qu’on est plus grands que ça, que les questions humaines nous rendent intéressants. Je pense aussi que tu peux difficilement regarder quelqu’un qui est en train de se questionner vraiment sans te questionner toi-même. C’est ça qui est cool. C’est un spectacle finalement sur le non-dit, sur ce qu’on n’est pas censés penser, sur le fait que le regard des autres finit par avoir une grande importance et peut nous coincer dans une petite boîte, catégorisés. »


Pour zoomer sur l’humain, trop humain, Charmaine LeBlanc commence son processus par de longues entrevues - 200 pages en tout - afin de savoir ce qui taraude ses collaborateurs. Cette fois, ce sont les danseurs Carol Prieur, Benoît Lachambre, Mathilde Monnard et Jane Mappin, le comédien Marc Béland, l’ex-danseur maintenant massothérapeute Marc Daigle, qui se dévoilent. Ont émergé des questions carrément philosophiques, « auxquelles on ne peut pas répondre, mais sur lesquelles on peut réfléchir : “ C’est quoi, pour moi, être vrai dans la vie ? Est-ce que je suis vraiment capable d’aimer quelqu’un ? Qu’est-ce que je voudrais tuer en moi ? ” De là, on a commencé à travailler un alphabet de mouvements et de scènes, à chercher comment les danseurs peuvent sortir leurs idées, mais je ne travaille pas le corps. Je ne suis pas chorégraphe. On a décidé si ça allait être un monologue, une chanson… Il y a toujours une danse. Je trouve vraiment l’fun de déstabiliser quelqu’un, surtout quand il est très, très bon dans une chose, au point où ça devient un peu facile. Prends quelqu’un comme Benoît Lachambre, qui peut faire à peu près n’importe quoi avec son corps mais qui n’a jamais chanté… Tu l’emmènes sur cette tangente. Ça les rend tous beaucoup plus fragiles, sensibles, loin de toute bullshit ».


Parallèlement, la cinéaste Marlène Millar, l’artiste visuel Pol Turgeon, le compositeur Dino Giancola ont pensé l’enveloppe esthétique en composant un film qui assure les transitions, et qui permet à chaque artiste de se transformer par la magie de l’image, sans Photoshop ni gadgets à l’appui. Ainsi, Jane Mappin, qui a révélé qu’elle se sentait souvent invisible, devient invisible devant un carré de papier peint. Il aura fallu douze heures de maquillage et de tournage pour cette image. « Marc Béland n’arrêtait pas de se couper en morceaux dans les impros de la création, alors on l’a décapité sur l’affiche. »


L’environnement visuel, « archi-poétique », veut montrer que « nature, anatomie et botanique sont liées, et que nos actions ont de l’importance ». S’y mêlent des illustrations de fleurs de sacrum et de plantes-crânes, de macroplans du corps « d’une beauté féroce où on ne comprend pas ce qu’on voit. Je me demande si tout ça n’est pas à contre-courant. Mais pourquoi avoir peur de la poésie ? Pourquoi avoir si peur d’avoir l’air cucul ? », demande la chef d’orchestre de ces artistes réunis.


Et, comme un fantôme-ami, plane sur la création la présence de Ken Roy, danseur qui faisait partie du projet avant de décéder des suites d’un cancer en janvier dernier. « Ce n’est pas un hommage, mais on voulait qu’il soit présent. La réflexion survenue à sa mort a aussi nourri le spectacle. Alors qu’il aurait pu facilement devenir, comme il le disait lui-même, un trou de cul de luxe, à la fin, c’était très important pour lui de parler de poésie, d’amour. Il voulait juste mâcher dans chaque seconde qui restait. On sortait de sa chambre, on flyait carrément. Et ça nous a ramenés à ce qu’on veut vraiment faire : on s’en fout, après, si des notes flyent à gauche ou à droite quand on chante. C’est vrai que, finalement, le spectacle est une méditation sur la vie, la mort, les pelures qu’on laisse tomber, sur nos côtés pervers et fantastiques. Tous ces contrastes. On est complexes ! », conclut la metteure en scène de son sourire contagieux.

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TERMINUS trailer #1 from Marlene Millar on Vimeo.

 

TERMINUS trailer #2 from Marlene Millar on Vimeo.

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