La commedia, sous le masque, à même la peau

La gestuelle d’Une idée sinon vraie… est née d’improvisations pures.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La gestuelle d’Une idée sinon vraie… est née d’improvisations pures.

C’est un projet-tiroir, une oeuvre qui s’est composée en ouvrant un à un les défis de création, comme autant de poupées gigognes. La compositrice d’origine serbe Ana Sokolovic, pour nourrir autrement son écriture musicale, invite d’abord le chorégraphe Marc Boivin. Elle lui impose le thème : la commedia dell’arte. Et des musiciens, pas les moindres : le quatuor Bozzini, habitué des expériences qui sortent le concert de ses gonds. Résultat ? Une idée sinon vraie…, faux solo de Marc Boivin, accompagné live par le quatuor.

Marc Boivin remonte dans le temps, à la genèse même du projet : « Ana m’a proposé de travailler autour de la commedia dell’arte, une forme pour laquelle je ne me sens aucune affinité, aucune attirance, et que je ne connais pas. Je suis tombé en amour avec la musique d’Ana, pour d’anciennes pièces comme Blanc dominant, j’ai eu un véritable coup de foudre. J’avais envie de lui dire oui, mais pas au thème… Et elle me proposait aussi de travailler avec le quatuor Bozzini. J’ai demandé de rencontrer les musiciens [Mira Benjamin, violon, Isabelle Bozzini, violoncelle, Stéphanie Bozzini, alto, et Clemens Merkel, violon], pour voir, un par un, car je ne voulais pas avoir toute la relation du quatuor soudain face à moi. Je voulais des individus que j’allais apprendre à connaître, à travers la recherche. On est entrés en studio, en improvisant, et même pas sur la musique d’Ana. »


Interprète reconnu, pédagogue, Marc Boivin, 50 ans, fait depuis quelques années ses armes de chorégraphe. Sa longue expérience d’improvisateur l’a porté à travailler souvent, très souvent même, avec des musiciens accompagnateurs. La relation, cette fois, s’est présentée de manière entièrement différente. « J’ai l’habitude de travailler avec des compositeurs-interprètes. Là, je devais travailler avec une compositrice et des interprètes. C’est le même parallèle qu’en théâtre, où on a le dramaturge et le metteur en scène. » Chacun avec sa vision, ses exigences, ses contraintes. Dès le départ, le chorégraphe voulait intégrer, autrement, les musiciens. « J’ai été confronté au fait qu’ils ne sont pas entraînés pour bouger, que leurs gestes peuvent être maladroits, que bouger peut avoir une influence sur le son. Ana m’a rapidement souligné aussi que la manière dont sa musique serait entendue changerait, à cause de ma proposition. Elle m’a laissé une grande, grande liberté. On parle d’une intention dramatique différente mise sur une oeuvre, que je rajoute à sa partition. »


Le quatuor Bozzini est habitué aux projets flyés. Il sortait d’Ange noir : s’y rejoignaient au théâtre Momentum, un texte de Jean-François Mercier, une composition de George Crumb et les musiciens. Cette fois, ils ont « dû apprendre à travailler comme un danseur, explique l’altiste Stéphanie Bozzini. Déjà, pour que Marc puisse chorégraphier, il fallait que la musique soit là. Qu’elle soit écrite et qu’on puisse la jouer. Et la musique d’Ana Sokolovic, descriptive, concrète, est très, très difficile. Elle demande beaucoup de préparation. Ensuite, poursuit la musicienne, on voulait se trouver et se retrouver là-dedans : on ne voulait pas d’un quatuor assis en formation traditionnelle, qui joue de A à Z. Marc est arrivé avec ses idées, on bouge nous aussi. Comme interprète en musique, notre travail habituel est plus cérébral : on transmet une partition, quelque chose d’écrit, à l’écoute. Là, c’est aussi un spectacle aussi pour les yeux. On a rencontré une certaine vulnérabilité, à s’exposer comme ça à quelque chose qu’on connaît moins. » Les musiciens, confirme-t-elle, sont habitués à travailler le corps pour créer un meilleur son, mais reste habituellement loin du corps-spectacle, celui qu’on offre en pâture au regard.


Marc Boivin a par ailleurs cherché pour trouver comment apprivoiser chorégraphiquement ce thème imposé de la commedia dell’arte. En consultant la bible du genre, Masques et bouffons (comédie italienne), signé en 1860 par Maurice Sand, fils d’une certaine George, il découvre l’auteur Angelo Beolco et son personnage Ruzzante. « Ce prédécesseur de Carlo Goldoni était plus improvisateur que dramaturge, préoccupé de défense sociale. Il voulait écrire dans la langue du peuple plutôt que dans celle des nobles. On se souvient moins de lui, et j’ai eu l’impression que cet homme avait dû se battre pour arriver à faire ce qu’il voulait faire. L’idée de me transposer dans sa tête à lui, dans ses insomnies de trois heures du matin à imaginer tous ses personnages de commedia m’a donné une prise pour le solo, en respectant l’inspiration et le thème d’Ana, et la mienne. Ana a d’abord écrit trois mouvements, pour Colombine, Docteur et Capitaine. À ma demande, elle a créé pour Ruzzante. J’ai bâti une certaine affection pour Isabelle [comédienne devenue personnage], qui s’est fait demander la première par le public et le peuple de jouer sans masque parce qu’elle était si belle… Il fallait les zannis, ces fauteurs de trouble, [toute la famille d’Arlequin, Scaramouche, Mascarille…]. Et Pantalon. »


La gestuelle est née d’improvisations pures, car lors d’Impact, son dernier solo présenté à Tangente, Boivin avait dans le corps « encore beaucoup de signatures apprises d’autres chorégraphes, restées à l’intérieur de mon corps d’interprète, que j’ai dû accepter. » Il s’en est cette fois détaché. La musique s’est chargée de définir les caractères sur cette gestuelle libre. « Ana a écrit des personnages. Je voulais en sortir l’essence, ce qui me touche le plus de chacun d’eux, cette idée sinon vraie… qui n’est toujours qu’une interprétation qu’on se fait. De la commedia, je suis allé chercher les excès — dans la chorégraphie, ils étaient déjà dans la musique —, et l’idée de ce qu’il y a sous le masque. » Loin des bouffonneries, des lazzis et pantalonnades, sous le masque.

***