Mues et remuements chez Benoît Lachambre

Christine Rose Divito signe la photographie fragmentée de Snakeskins.
Photo: Christine Rose Divito Christine Rose Divito signe la photographie fragmentée de Snakeskins.

Benoît Lachambre est l’un des grands chercheurs de la danse actuelle d’ici. Il creuse, plonge, ose. Il peut tomber pile poil, lors de Forgeries, Love and Oher Matters, par exemple, pensée avec Meg Stuart, et lors de Is You Me, dansée avec Louise Lecavalier. Ou laisser le spectateur perplexe, comme lors de ses deux dernières participations au Festival TransAmériques avec Chutes incandescentes et Body-Scan. Il revient cette fois en solo avec Snakeskins, parler de transformation, de mues et de remuements. Quels sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes et dans nos corps ?

Il danse depuis les années 1970, a été d’abord interprète, entre autres pour Marie Chouinard. Mais le chorégraphe-interprète Benoît Lachambre a vite plongé dans sa propre recherche. Depuis 1991, il travaille avec l’improvisation et le releasing, développe une méthode, avec l’enseignement, qui passe à travers différents systèmes du corps.


Qu’est-ce qui a le plus changé, au cours de son parcours, dans sa vision de la danse ? « Je suis de plus en plus intéressé par le travail somatique, qui m’a transformé et transforme constamment mes visions de la réalité, de ce que peut être l’existence, confie le chorégraphe en entrevue téléphonique depuis Stockholm, où il dansait il y a quelques jours. Je suis plus à l’écoute de moi-même, de mon environnement. Le corps est récepteur, il est ce qui organise l’esprit, ce qui l’influence. Lorsqu’on s’adresse à ce qu’il y a dans les sources, les recoins et replis cachés du corps, on fait bouger les choses, et on change nos perceptions de la vie. »


Une pensée pas si lointaine de celle qui a fait onduler, dès l’oeuf, Snakeskins, un faux solo : Lachambre y est accompagné du musicien Hanh Rowe et de l’assistant artistique Daniele Albanese. « On est trois performeurs, parfois qui servent le soliste, observent, représentent l’ego - déchu, héros, esclave ou fier. Il y a plusieurs couches d’interprétation possibles, qui sont davantage à découvrir qu’à nommer. »


On imagine que la gestuelle émanera d’états de corps et de respirations, que le matériau deviendra performance. « La physicalité vient de la dispersion du poids et des forces dans le corps, et de l’énergie à travers le corps et la salle : ce qui passe et ne passe pas. Il y a aussi beaucoup de mythologies personnelles qui s’y retrouvent. Je pense que je ne peux pas faire sans l’imaginaire. »

 

Vieux venins


La recherche, surtout en eaux profondes, est essentielle socialement pour Benoît Lachambre. « La séparation de l’âme et du corps, pour moi, est une hiérarchie malheureusement politique. Si on fait croire aux gens qu’il y a une différence entre l’âme et le corps, on leur dit du coup qu’ils peuvent oublier le corps, donc oublier leur pouvoir individuel de transformer leur monde. »


Snakeskins ? Ce sont les peaux de serpent. Celles laissées derrière, celles repoussées sur les os. « La pièce est en mue constante, en transformation. J’y suis seul, et jamais seul, comme on est seul vis-à-vis de soi-même, vis-à-vis du changement - la peur et le désir du changement, ses conséquences - et seul dans la vulnérabilité. Ça change constamment, tout en mettant en question le changement ; c’est relié à l’historique, à l’archaïque, aux conséquences du colonialisme. On est tous reliés par la même source, par l’Afrique. On est tous reliés par une spiritualité beaucoup plus vieille que l’identité culturelle. Cette identité est forte et nécessaire, mais je suis pour réapprendre des choses essentielles oubliées, effacées par le colonialisme, venues des ancêtres des différentes nations. »


Vipères et repères


Une photographie fragmentée de Christine Rose Divito illustre, comme un sous-texte ou un non-dit, certaines valeurs profondes de Lachambre. Les éclairages d’Yves Godin complètent cette peau d’écailles théâtrales.


Moins diffusé ici, le travail de Benoît Lachambre tourne beaucoup en Europe. « Il y a peut-être des craintes, chez certains producteurs ici, que le public ne soit pas prêt à recevoir un certain matériel. Je pense pourtant que c’est la responsabilité des producteurs de prendre des risques. Ils sont là comme éducateurs aussi. Je sens énormément de résistance ici. On ne nourrit pas l’avancement du spectateur, seulement ses attentes. » Une autre mue à appeler ?