Jiri Kylian entre ciel et terre

Kaguyahime danse sur le gagaku, dont la rythmique étrange est difficile à suivre, et l’improvisation des musiciens ajoute au défi.
Photo: François Pesant - Le Devoir Kaguyahime danse sur le gagaku, dont la rythmique étrange est difficile à suivre, et l’improvisation des musiciens ajoute au défi.

Kaguyahime, princesse de la Lune marque le retour du maître néoclassique tchèque, Jiri Kylian, à Montréal. Jamais vue en Amérique du Nord, cette production à grand déploiement s’articule autour d’une légende japonaise du xe siècle et de la musique qu’elle a inspirée au compositeur Maki Ishii. Les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBC) l’interpréteront sur scène avec l’ensemble de percussionnistes japonais Kodo ainsi que des musiciens du répertoire ancien gagaku.

Princesse venue du peuple de la Lune, Kaguyahime éblouit tous les princes du pays par sa beauté, qui devient l’objet d’une violente rivalité. Elle refusera finalement toutes les avances, même celles de l’empereur, pour retourner dans son monde lunaire. L’une des plus anciennes légendes japonaises continue de nourrir l’imaginaire culturel nippon d’aujourd’hui à travers les mangas, les jeux vidéo et les films qu’elle a inspirés.


Jiri Kylian a réduit ce récit à sa plus simple expression pour en faire le premier ballet narratif intégral de sa carrière. Et peut-être aussi le plus abstrait de ses ballets narratifs… « Kylian a préservé l’essence de ce que [la princesse] représente : l’amour, la pureté, la bonté et comment, en voulant les posséder, on ne les reconnaît pas pour ce qu’ils sont », explique en entrevue Elke Schepers, l’ex-danseuse du Nederlands Dans Theater (NDT), qui a incarné Kaguyahime lors de sa création en 1988 et qui transmet aujourd’hui son rôle à deux jeunes danseuses des GBC (voir l’encadré).


Phobie de l’avion oblige, le chorégraphe sexagénaire ne nous honorera pas de sa présence. Mais deux de ses assistants sont ici depuis quelques semaines pour remonter le ballet créé alors qu’il dirigeait le NDT en 1988 et remonté une seule fois en 2010, au Ballet de l’Opéra de Paris.


« C’est une belle expérience de transmettre ce rôle qui puise vraiment dans les profondeurs de l’âme humaine et qui présente plusieurs facettes kylianesques, dont la musicalité, confie Mme Schepers. Celle-ci est exigeante pour le rôle de Kaguyahime parce qu’elle danse sur le gagaku, dont la rythmique est très étrange et difficile à suivre, à cause de l’improvisation des musiciens aussi. Alors chaque geste doit naître d’une émotion. »


La musique se révèle donc essentielle à la trame du ballet. Si le gagaku accompagne la gestuelle de la princesse de la Lune, les percussionnistes viennent bel et bien de la Terre et représentent les villageois et prétendants qui accourent chez le coupeur de bambous, qui a élevé la princesse, pour l’admirer ou la convoiter. Les musiciens se retrouvent à la fois dans la fosse d’orchestre et dans les escaliers bordant la scène. Certains percussionnistes courent même sur scène parmi les danseurs. « C’était une des premières fois que Kylian faisait ça », note Mme Schepers.

 

Musique physique


L’ensemble Kodo est reconnu pour la grande physicalité de ses musiciens, qui doivent faire preuve d’une force et d’une endurance particulières pour maintenir le rythme et l’intensité de leur jeu. Dévoués à leur art, ils vivent reclus sur l’île Sado, au nord-ouest de Tokyo, où ils méditent, s’entraînent et préparent leurs spectacles. Fondé au tournant des années 1980, Kodo oeuvre à préserver et à réinterpréter la musique traditionnelle du Japon en utilisant différent types de tambours.


Créée en amont du ballet, en 1984, la musique de Maki Ishii, compositeur de musique classique contemporaine décédé en 2003, a été conçue pour percussions traditionnelles japonaises et occidentales. Le puissant taiko - immense tambour - donne corps aux fêtes villageoises comme aux luttes féroces que se livrent les prétendants pour gagner l’amour de la princesse, tout en symbolisant, par sa forme et son pouvoir d’attraction, l’astre lunaire.


Curieuse fusion de légende ancestrale et d’archétypes romantiques, de rythme d’hier et d’aujourd’hui, la pièce fait ainsi le pont entre l’Orient et l’Occident. Entre le ciel des idéaux intouchés et la terre trop humaine.


***

Une princesse, deux danseuses

Pour incarner Kaguyahime, l’équipe de Kylian a choisi deux danseuses issues du corps de ballet : Eva Kolarova et Sarah Kingston, propulsées pour la première fois dans un premier rôle. La première, formée dans sa République tchèque natale, vient tout juste de se joindre aux Grands Ballets après être passée par l’École Rudra Béjart et le Ballet de l’Opéra national du Rhin. La seconde, née à Vancouver, est arrivée en 2010 après sa formation à Toronto et deux années au Ballet de Leipzig. Les critères de leur sélection ? « Kaguyahime doit être très belle et très féminine et en même temps dégager une certaine innocence, décrit l’assistante de M. Kylian et ex-Kaguyahime, Elke Schepers. C’est un personnage très lyrique. » Jolie coïncidence, les deux danseuses ont le même âge qu’avait Elke Schepers à l’époque de la création du ballet : 23 ans.

Kaguyahime: Le combat



Kaguyahime: Princesse de la lune