Danser en solitaire

Les danseurs Justin Gionet et Gaëtan Viau dans Solitudes solo.
Photo: Denis Farley Les danseurs Justin Gionet et Gaëtan Viau dans Solitudes solo.

«Ma toute première chorégraphie était un solo », rappelle d’emblée le chorégraphe Daniel Léveillé en entrevue au Devoir. Après sa trilogie composée d’Amour, acide et noix, qui lui a valu de nombreux prix, La pudeur des icebergs et Crépuscule des océans, Daniel Léveillé voulait changer de cycle, voir ailleurs ce qui pourrait surgir de sa danse. Retour aux sources avec Solitudes solo.

« Ma recherche, très esthétique, conventionnelle d’une certaine manière, se situe fondamentalement à l’opposé du ballet, où il faut réussir parfaitement ce qui est demandé, précise celui qui est aussi reconnu comme pédagogue et enseigne l’écriture chorégraphique. J’exige que ça ne soit pas parfait. Si mes danseurs atteignent la perfection, c’est que la difficulté n’est pas assez grande. Ça fait une création plus humaine, et je vois beaucoup de créations pas humaines, fascistes, même. J’aime quand les danseurs ne bougent pas trop : ça laisse le temps de les voir, de regarder autre chose que le mouvement exécuté. » Avec sa trilogie justement dite « de l’imperfection », le chorégraphe s’est trouvé un public européen, fidèle.


Pour entamer un nouveau cycle, Daniel Léveillé a choisi de « travailler en studio, toujours avec deux ou trois danseurs à la fois, en me concentrant sur le solo. Je fonctionne par courtes phrases que je mets à la queue leu leu. » Le mouvement naît de son corps à lui, sort de son passé, « avec des clins d’oeil aux années 1970. On part souvent de questions physiques : “Si tu places ta main là, est-ce qu’on peut penser à une impulsion qui mènerait à un porté ?” J’aime beaucoup mettre mes danseurs dans des positions limites, d’où il est pratiquement impossible de bouger. C’est comme avoir physiquement les yeux plus grands que la panse. J’adore ça. » Les partitions de Léveillé sont ainsi très exigeantes, sur les plans technique et musculaire.


Dire et redire


Le chorégraphe retravaille ensuite ses phrases, coupant et collant ici et là. « C’est un travail très minutieux d’écriture, avec peu de vocabulaire. J’aime l’inspiration des textes de Marguerite Duras et de Racine, faits de peu de mots. Tout Racine est écrit avec 600 mots, si on ôte les noms propres. J’aime ce principe du mot qui revient. »


L’exigence dans l’écriture, qui peut flirter avec l’aridité, explique peut-être en partie pourquoi les oeuvres de Daniel Léveillé sont mieux reçues en Europe qu’ici. « Je crois que je fais un travail excessivement ardu, esthétique, hors mode. Dans les 20 dernières années, on a été emporté par la mode, prégnante, de ce que j’appelle “la petite danse belge”, qui est devenue en fait est une grande danse belge. Anne Teresa De Keersmaeker a fait beaucoup d’héritiers : les ballets C de la B, Wim Vandekeybus, O Vertigo, il y a des centaines d’exemples de ce travail en flot [flux], avec beaucoup, beaucoup de gestuelle. »


Daniel Léveillé se sait aussi hors du courant de la nouvelle génération québécoise de chorégraphes, celle qui se taille une place avec un discours accrocheur, indy, dans l’air du temps, un discours « qui signe la fin de l’art moderne. Je me considère encore dans le champ de l’art moderne. La meilleure définition que j’en ai lue, c’est celle du philosophe Peter Sloterdijk : “Le monde est tout ce avec quoi nous menons des expériences jusqu’à la fracture.” C’est comme ça que j’ai appris à créer avec Françoise Sullivan, et je ne peux travailler autrement. »


Si Solitudes solo ouvre une nouvelle période pour le créateur, l’essence de la signature Léveillé demeure. Elle pose la danse près « de la sculpture, s’adresse beaucoup à l’oeil, de façon très architecturale. Les corps sont des colonnes qui supporteraient des poutres, très solides ; qui s’incarnent dans une immobilité qui permet un contrôle et une écriture de l’espace très grands. J’ai des danseurs exceptionnels de présence, de générosité, de sensibilité, d’intuition [Justin Gionet, Emmanuel Proulx, Manuel Roque, Gaëtan Viau et Lucie Vigneault]. Mon travail premier est sur la transparence, afin de les faire voir le plus possible, ce qui explique l’immobilité qu’on retrouve dans mes pièces. » La pièce devait d’abord être présentée au dernier Festival TransAmériques, mais des blessures chez deux danseurs ont forcé l’annulation de ces représentations.


Comme dans la trilogie précédente, la scénographie est épurée jusqu’à l’absence. « Ma scénographie, c’est la lumière. Je suis prêt à laisser la moitié de ma chorégraphie à l’éclairagiste », ici Marc Parent. Et les violons de Bach, collés tard dans le processus, assurent la trame musicale. « J’ai compris il y a longtemps que le silence fonctionne très bien en studio, l’après-midi au soleil, mais que dans une boîte noire, après dix minutes, ça donne une impression de surdramatisation incroyable. Il faut aller chercher un fond sonore. Je suis retourné aux classiques. Mozart, Bach, Schubert, Chopin. C’étaient pas des cons. Ils savaient composer. »


Nouveau début, donc, que ces danses en solitaire qui se superposent. « Ma toute première chorégraphie était un solo. Ce qui a le plus changé, c’est la théâtralité, qui est aujourd’hui moins plaquée. Toutes mes premières oeuvres, à l’exception du Sacre du printemps en 1982, étaient en danse-théâtre, très exacerbée, avec des situations réelles de la vie, des cris, de la voix, du texte. Maintenant, la seule relation est l’enjeu. Le théâtre est totalement intégré dans le mouvement. L’art abstrait de toute façon ne peut pas exister, parce que les humains qui le regardent ne sont pas une abstraction, et ne le lisent pas nécessairement comme tel. »

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Le solo dans tous ses états

Pour penser le solo, qui se retrouve abondamment dans sa programmation cette année, l’Agora de la danse organise une table ronde intitulée Événements solo[s] le 18 septembre.

La grande Margie Gillis, qui en a fait carrière, y sera, auprès du chorégraphe Daniel Léveillé et des chorégraphes-interprètes Marc Boivin et Lucie Grégoire. De cette forme exigeante et intransigeante qu’est le solo, qui n’épargne en rien l’interprète, différents aspects seront discutés.