Danse - Le retour de l'Alvin Ailey Dance Theater

Chantres de la danse moderne américaine, les 30 danseurs de l'Alvin Ailey Dance Theater (AADT) reviennent à Montréal cette semaine après avoir été accueillis avec ferveur en 2007, à l'invitation des Grands Ballets canadiens.

La soirée est articulée autour de l'oeuvre phare d'Alvin Ailey et du répertoire afro-américain, Revelations, qui théâtralise la souffrance et les espoirs du peuple noir dans les champs de coton, sur fond de gospel, de blues et de ragtime. Mais elle lève aussi le voile sur l'avenir de la troupe en offrant trois pièces du nouveau directeur artistique, Robert Battle. À cheval sur le passé, éperonnant l'avenir.

Créée en 1960, deux ans seulement après la fondation de la compagnie, Revelations pose un jalon incontournable dans l'histoire de la danse moderne. Alvin Ailey, alors âgé de moins de 30 ans, puisait dans ses souvenirs d'enfant noir grandissant dans le Texas rural des années 1930.

«Si la pièce touche encore aujourd'hui, c'est parce que c'est un vrai chef-d'oeuvre intemporel, estime Robert Battle, en entrevue téléphonique. Et pour moi, le signe d'un chef-d'oeuvre, c'est qu'on peut le rattacher à ses propres sentiments, peu importe son milieu, sa religion, son âge. Qu'on soit en Russie, en Israël ou aux États-Unis, les gens célèbrent cette pièce et en sortent joyeux.»

Une autre pièce d'Ailey, Streams (1970), salue le travail plus abstrait du chorégraphe, plus «serein», aussi, selon M. Battle. Solos, duos et mouvements d'ensemble sont portés par la musique de Miloslav Kabelac.

Héritage et innovation

Alvin AiIey aura créé 79 ballets avant d'être emporté par le sida en 1989 à 58 ans. Il a demandé alors à sa muse et danseuse, Judith Jamison, de prendre la barre de la compagnie. Celle-ci a cédé sa place l'été dernier à Robert Battle.

Ce troisième règne au lourd héritage est scruté de près par les aficionados de la danse aux États-Unis. Il est souvent décrit comme un outsider, puisqu'il n'a pas dansé pour l'AADT et qu'il menait encore, jusqu'à tout récemment, sa propre compagnie.

«Je n'ai jamais eu le sentiment d'être un outsider», confie celui qui a tout de même créé sept pièces pour différentes composantes de l'AADT (troupe principale, troupe junior, école professionnelle) depuis 1999. Il s'en remet à la philosophie même d'Alvin Ailey, dont le répertoire total de plus de 200 pièces a aussi compté sur le talent de quelque 80 chorégraphes invités. «Les autres chorégraphes qui ont contribué à l'essor de la compagnie, en m'incluant, sont devenus membres de la grande famille.»

Il trouve essentiel de garder vivante l'oeuvre du fondateur, d'offrir une vitrine à la culture afro-américaine, mais «cette expérience culturelle est vaste, rappelle-t-il. Il faut utiliser cette histoire pour exprimer qui nous sommes aujourd'hui. Et nous ne sommes limités que par notre imagination, comme Afro-Américain et comme humain».

Polyvalence et expressivité

Sa première saison à la barre de la compagnie a déjà vu passer les créations de l'Israélien Ohad Naharin et du maître du hip-hop Rennie Harris. «Battle est un innovateur, mais pas un renégat imprudent», écrivait le Miami New Times en février.

Au-delà des allégeances diverses, le jeune directeur sait qu'il doit surtout cultiver les qualités emblématiques des danseurs de l'AADT, qui forment la réelle force de la compagnie: «polyvalence», «physicalité», «expressivité» et «accessibilité», énumère-t-il. «Si 23 millions de personnes sont venues à nos spectacles, c'est parce qu'elles ne vivent pas juste une expérience visuelle, elles ressentent ce qu'elles voient, ça touche les gens au coeur. C'est la marque de la compagnie. Je ne veux pas d'une danse élitiste.»

Les trois autres pièces du programme de l'AADT portent sa signature: les solos In/Side et Takademe et le sextet masculin The Hunt. Le premier solo est porté par la voix de Nina Simone. Le second déconstruit la danse indienne kathak sur un chant de Sheila Chandra. The Hunt réveille l'instinct de prédateurs des hommes.

«J'aime les danseurs qui disent quelque chose à travers le mouvement, plutôt que le geste pour le geste. Je crois que c'est le fondement de la danse moderne: essayer non seulement d'être vu, mais aussi d'être entendu.»