Danse - La mémoire du corps

Conte fantastique, récit autobiographique et gestuel, le solo The Whole Beast de Lee Su-Feh fraye avec l'inconscient et une certaine poésie près du spoken word. Ce qui ressemble d'abord à un tissu de fragments épars, sans queue ni tête, forme finalement un voyage au cœur de la mémoire humaine et de son identité toujours fuyante.

La danseuse-chorégraphe de Vancouver, Malaisienne d'origine chinoise, y croise ses souvenirs aux constats du quotidien et aux légendes où elle parle la langue des oiseaux et tue un dragon. Émotion et sensation physique dérivées des récits se prolongent dans sa gestuelle très organique, où elle semble tenter de maîtriser son corps en en tirant ou en absorbant des éléments invisibles. Les arts martiaux, avec ce mélange de lenteur et de fulgurance, ne sont jamais bien loin. Un épisode savoureux du récit fait d'ailleurs référence à ses maîtres.

«La joie est source de toute ma douleur», dit-elle avant de raconter un épisode de son enfance, où la souffrance de la perte de ses parents se conjugue à l'affection des serviteurs de son oncle chez qui elle vit. Affection qui se traduit dans une expérience culinaire et gustative marquante: le cuisinier lui sert un coeur de poulet en guise de réconfort, qu'elle avale avec difficulté.

La nourriture et sa préparation (surtout des parties les moins nobles des bête), reviennent ponctuellement dans la pièce et se font l'écho d'expériences humaines et émotives troubles, souvent liées à l'incommunicabilité. Anglais, français et mandarin se chevauchent d'ailleurs. Les rognons que lui préparait sa grand-mère surviennent par exemple au moment où elle s'avoue incapable de lui dire «je t'aime» à la veille de de sa mort. Des recettes tantôt réelles tantôt loufoques (une tête de dragon apprêtée pour un festin étrange) truffent les histoires.

La pièce met un peu de temps à se laisser apprivoiser. Il ne faut pas y chercher pas la fougue de la danse ou l'efficacité du récit. Le corps parle autant que les mots dansent entre le réel et l'imaginaire, accompagnés d'une trame sonore et musicale bien dosée, qui parviennent à induire subrepticement un état onirique. Dans cet étrange dédale, de petites boucles se manifestent et jettent une cohérence poétique sur le solo, dont on sort comme d'un conte: hypnotisé par la douceur et la délicatesse révélant soudain leur profondeur trouble.

Fondée à Vancouver en 1995, la compagnie Battery Opera navigue aux frontières de la danse, de la performance, et du théâtre. Lee Su-Feh a dansé avec Benoît Lachambre dans Body-Scan au Festival TransAmériques 2008. C'est une performeuse qui a un aplomb et une belle maîtrise de son corps. Ce corps qui est finalement devenu, au gré des exils, son seul pays, comme en témoigne joliment cette pièce.