Occupons les patinoires!

Tous les vendredis depuis le début de février, la troupe Patin libre prend d'assaut la glace du parc La Fontaine (et la patinoire réfrigérée du lac des Castors depuis le redoux) pour montrer aux patineurs tout l'art que permet la glisse sur deux lames.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Tous les vendredis depuis le début de février, la troupe Patin libre prend d'assaut la glace du parc La Fontaine (et la patinoire réfrigérée du lac des Castors depuis le redoux) pour montrer aux patineurs tout l'art que permet la glisse sur deux lames.

Ceci n'est pas un flash mob — ces performances artistiques spontanées et publiques. Mais c'en a tout l'air. Sur la patinoire du lac des Castors, un petit groupe se démarque soudain des autres bipèdes sur lames par son agilité extrême. Quatre gars et une fille fendent l'air et rayent la glace, enfilant pirouettes, glissades et sauts, virevoltant sous l'œil amusé des patineurs. Mais quelle mouche les a piqués? Est-ce le redoux incongru de février? Non, c'est la fièvre du Patin libre, une petite troupe de patin contemporain qui prépare son «occupation artistique» de ce soir.

Après la nouvelle danse, le nouveau cirque, il y aura le nouveau patin, jure Alexandre Hamel, fondateur de Patin libre il y a bientôt six ans. Loin, très loin de l'esthétique programmée et des paillettes ringardes du patin traditionnel.

«Le patinage artistique est maladroitement assis entre deux chaises: une fesse dans l'art, sans l'être vraiment parce qu'il y a toutes sortes de contraintes et une esthétique dictée, et une fesse dans le sport parce qu'il y a des médailles et une prétention de jugement objectif», explique celui qui a atteint le niveau senior en patinage artistique classique, tout prêt à passer aux Olympiques, avant d'abandonner, au bord de l'écoeurement. «Ça m'a pris du temps avant de réaliser qu'une partie de moi n'arrivait pas à s'exprimer.»

Avec ses airs de bum allumé, Alexandre Hamel et ses comparses (Samory Ba, Taylor Dilley, Pascale Jodoin et Brennan Martin) veulent redonner ses lettres de noblesse à un art «en perte de vitesse». «Il y a de moins en moins de monde dans les clubs de patin», dit le jeune Hamel. Et la chorégraphie sur glace, formatée pour de futures compétitions ou déclinée on ice jusqu'à plus soif, ne suffira pas à renouveler la discipline, encore moins à la hisser au niveau d'un art contemporain.

«En amateur, il y a une certaine sophistication, on peut reconnaître la beauté. Mais au niveau professionnel, l'artiste n'est pas là pour créer, il est là pour plaire. Les spectacles sur glace, c'est pire que le Moulin Rouge, il faut avoir les pattes en l'air le plus possible, les paillettes. C'est du show-business vulgaire», déplore-t-il. Il regrette amèrement d'avoir vu ses idoles passer du podium olympique à une arène digne des Chip'n Dale.

«On veut échapper à ça parce qu'on croit à la possiblité d'un art de la performance légitime sur glace, avec une signification artistique. C'est un art potentiellement très beau: à la base, ce sont des corps qui se déplacent dans l'espace... sans bouger.»

Ils ont déjà quelques spectacles à leur actif et en préparent un nouveau, Patineurs anonymes. Ce sont les 1 % du patin artistique qui se font souvent refuser l'accès dans 99 % des arénas, chasses gardées du patin traditionnel et du hockey.

Qu'à cela ne tienne! Tous les vendredis depuis le début de février, ils prennent d'assaut la glace du parc La Fontaine (et la patinoire réfrigérée du lac des Castors depuis le redoux) pour montrer aux patineurs tout l'art que permet la glisse sur deux lames. Et les inviter à leur emboîter le patin. Une occupation artistique hivernale, envers et contre tous, météo comprise. Une façon aussi de faire un pied-de-nez au curieux règlement qui interdit la danse sur les patinoires publiques.

Ce soir encore, ils livreront quelques extraits de leurs créations passées et de celle à venir. Avant d'engager un dialogue dansé sur glace avec les plus curieux. Demain, c'est à l'aréna Mont-Royal qu'ils convient les noctambules de la Nuit blanche à deux performances (11h et 1h) suivies de patinage libre.

«On est un pays nordique, mais il n'y a pas encore d'art de la performance sur glace», s'étonne Alexandre Hamel, alors que la poignée de patinoires (intérieures) françaises sont devenues le point de chute des jeunes. «En Europe, il y a un mouvement de danse urbaine sur glace. Ça part, à la base, de jeunes garçons qui font ça pour impressionner les filles. Complètement spontané, comme le breakdance dans les années 70. Ils appellent ça Freestyle.»

L'émergence de cette forme artistique est telle que Patin libre donnera la première de son nouveau spectacle, Patineurs anonymes, à Auxerre, en France, où la troupe reçoit un meilleur accueil qu'ici. Un possible minifestival se dessine même à l'horizon, avec des gens de Freestyle et la compagnie de danse belge Mossoux-Bonté, qui a créé une pièce sur patins, Migrations.

Nul n'est prophète en son pays...
1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 24 février 2012 17 h 42

    Bravo!

    Le couple Duchesnay (Isabelle et Paul son frère) avait tenté d'ouvrir une nouvelle voie en patinage artistique dans les années 1990. Ils étaient magnifiques et à part dans ce monde de paillettes ringard comme vous dites.

    Le patinage fait partie de l'identité québécoise. Le voir décloisonné, réapproprié ainsi est d'une grande signification pour moi. Très grande.