Danse - Ma vie dansée

Depuis le premier solo que Dominique Porte a présenté à Tangente en 1992, vingt ans se sont écoulés. La danseuse-chorégraphe marque le coup avec Je, journal dansé de sa vie d'interprète, autobiographie de certaines mémoires corporelles.

Trois hautes piles de feuilles de papier, un store blanc qui devient écran, une large ardoise en fond de scène qui finit, comme le plancher noir, crayonnée de verbes et de mots épars. Des phrases s'additionnent sur l'écran, intimes ou détournées du sens attendu, et inspirent à Dominique Porte des petites danses. Aveux, consignes ou appels, parfois cadavres exquis, les mots se sur-impressionnent, enregistrés ou dits de vive voix, écrits live et captés en temps réels sur l'écran, emmêlés dans le très beau et efficace vidéo signé avec Francis Leclerc.

Ici, Je n'est pas un autre: Dominique Porte part de son histoire de danseuse pour composer la gestuelle. On voit de grands écarts séducteurs; des battements tape-à-l'oeil; du baratha natyam; des citations à Marie Chouinard, pour les initiés; de la recherche d'intériorité; la grande rapidité et les gestes coupés au couteau propre à Porte.

Certains aspects de Je sont très réussis: l'addition des mots qui se court-circuitent à l'écran en début de pièce; la voix trafiquée de Porte qui mélange commandes chorégraphiques et souvenirs — «À droite, l'adolescence. En haut, plus précis. À gauche, tu me manques»; ce très court tableau, touchant, où la danseuse imite les positions prises par un vieux toutou déglingué; la danse du visage, sans fards.

La gestuelle, toutefois, reste trop narrative et gagnerait à être aussi décomposée et reconstruite que le sont les mots. Le choix d'utiliser des musiques très marquées et très différentes — Schubert, une composition de Laurent Maslé, Nino Ferrer — finit par faire tourner la bande-son au ragoût de style.

La deuxième partie du spectacle perd en distanciation et en ironie, et rend Je plus près du thérapeutique ou de l'exercice d'acteur. La pièce, devenant plus performative, perd de la force. La danse des feuilles qui virevoltent et font désordre n'échappe pas au cliché; la mort du cygne non plus. Mais Porte cherche clairement par Je une façon autre de faire spectacle, plus près de sa vulnérabilité. Sa présence, indéniable, est très poreuse, plus ancrée, semble-t-il, que jamais, plus sensible. Porte délaisse la technique et ses habituelles compositions très algébriques et semble y prendre un réel plaisir. Son corps porte de nouvelles textures. Et fait peut-être ainsi de Je un passage nécessaire pour la créatrice. Le prochain solo le dira.