Danse - Marie Chouinard à la recherche du nombre parfait

La Compagnie Marie Chouinard dans «LE NOMBRE D'OR (LIVE)»
Photo: Sylvie-Ann Paré La Compagnie Marie Chouinard dans «LE NOMBRE D'OR (LIVE)»
Elle n'est pourtant pas du genre à composer à coups d'algèbre. «Le titre est venu à la toute fin», explique la chorégraphe Marie Chouinard en entrevue au Devoir. Un titre un peu plaqué, peut-être, ou un peu prédestiné. Car le collaborateur des 14 dernières années, le compositeur Louis Dufort, travaille, lui, avec cette formule mathématiquement magique.

«On a souvent des frissons quand il amène la musique à la fin du processus et qu'on constate que ses changements musicaux tombent pile-poil avec mes changements de tableau ou de scène. Il dit que je sens le nombre d'or.»

Pour clore les célébrations des vingt ans de la Compagnie Marie Chouinard, Danse Danse présente LE NOMBRE D'OR (LIVE), dernier opus de l'artiste, qui nous arrive rodé par un an et demi de tournée. Marie Chouinard y a cogité l'idée de l'intelligence physique. «Je suis partie, de façon concrète et matérielle, d'un travail sur les masques.»

Têtes chercheuses

La chorégraphe a déjà amplement transformé les visages, avec force lunettes, perruques, cornes, béquilles ou chignons étranges. Cette fois, elle a préféré le masque blanc, «absolument neutre». Celui de Table of Contents, un de ses solos des années 1980 et qu'on a revu dans son matinal solo retour Gloires du matin en 2009. «On peut croire qu'en voyant le visage, on va savoir davantage ce que quelqu'un pense. Mais non. C'est dans les moindres petits gestes de tête, dans les angles du crâne au sommet de l'atlas — qui prennent avec un masque des proportions immenses —, qu'on devine ce qui se passe dans la tête.»

L'idée a ensuite évolué. «Je me suis demandé ce qui se passerait si tous les danseurs avaient un même visage; alors, j'ai fait une photographie de James [Viveiros, un de ses danseurs], je l'ai photocopiée, mis à plat sur des cartons.» En studio, soudain, ce seul faciès pour quatorze danseurs l'a «fascinée». «Ça m'a pris un certain temps à comprendre que je voulais finalement faire les trois âges. J'ai fait [toujours avec des masques de visages photographiés] d'abord les vieilles, ensuite les bébés, et un être d'âge mûr — j'ai voulu un être social. Alors, on prend le visage du premier ministre de chaque pays où on va: à Montréal, Stephen Harper; à Venise, c'était Berlusconi; à Paris, ça va être Sarkoszy, multiplié par quatorze.» Pas de sous-texte politique pourtant dans ce multiclônage. «C'est un miroir social. Dans tous ces pays, les gens ont voté pour leurs chefs.»

Angles multiples

«J'avais envie de voir les danseurs au plus près du public, de les faire pénétrer dans l'espace de la salle.» Marie Chouinard a donc pensé cette bande de scène, cette langue qui s'avance parmi les sièges. Certains spectateurs se retrouvent aussi sur scène, à chaque extrémité. «J'aime cette façon de voir le spectacle de plusieurs angles.» Elle a ajouté des écrans vidéo, qui projettent en temps réel les images des danseurs vus du fond de la scène, de dos. Un autre point de vue.

Le mouvement, lui, est né de l'idée «de la pensée dans l'espace, jusqu'à percevoir le danseur comme un être qui évolue avec sa propre pensée dans l'espace». La chorégraphe a voulu rendre la résonance de la pensée, comme l'onde sur le lac quand on y jette un galet. Des phrases, lancées par bribes, illustrent aussi cet écho. «Pour moi, la pensée est absolument inscrite dans le corps; dans l'espace qu'occupe ce corps; dans la façon qu'a le corps d'occuper l'espace, de s'y mettre en relation, par des regards, par exemple. En répétition, j'ai voulu faire comprendre que l'intelligence, c'est l'art, ou la possibilité, ou la façon de mettre en lien deux choses qui ne sont pas reliées. J'ai parlé du cosmos, de la création du monde et du nombre d'or.»

De cette pièce, dont on a vu une proto-version juste avant la première à l'Olympiade culturelle de Vancouver, on retrouvait l'esprit de meute de Marie Chouinard, le travail de voix et de mots et un jeu intéressant de perception corps-visages. On garde surtout le souvenir de danseurs au sommet de leur art. Carol Prieur — nommée danseuse de l'année en 2010 par le magazine européen Tanz! —, Lucie Mongrain (en congé de maternité) et James Viveiros en tête. Se dit sous le manteau que Marie Chouinard doit être bonne pédagogue, car les danseurs passés chez elle, peu ou prou, gardent souvent un petit plus de présence. «Bien sûr que je travaille pour que mes danseurs deviennent extraordinaires! Je veux un niveau formidable. Je travaille au plus près du danseur. Parfois, je dois adapter le rôle pour que l'interprète y trouve sa puissance. Parfois, c'est le danseur qui doit se transformer, aller au plus profond de sa relation à lui-même, à l'espace, à la vie; les choses doivent se libérer, être secouées pour arriver à un rayonnement plus grand. Le danseur y met du sien, autant j'y mets du mien.» Une autre formule magique, semble-t-il.

À voir en vidéo