Danse - Du chaos naît la danse

Frédérique Doyon Collaboration spéciale
Le Nombre d’or, de la Compagnie Marie Chouinard<br />
Photo: Sylvie-Ann Paré Le Nombre d’or, de la Compagnie Marie Chouinard

Ce texte fait partie du cahier spécial Rentrée culturelle 2011

Un show de grand ensemble ou une proposition plus risquée dont on pourra sortir béni ou fâché? Joli dilemme qu'on peut désormais s'offrir à longueur d'année... La saison dans e est dense, on le répète à chaque rentrée. Voici donc quelques morceaux choisis.

Dompter le chaos

Une tour qui voulait toucher le ciel, née de l'orgueil humain, puni par la multitude des langues... Si un artiste pouvait se permettre d'aborder le mythe de Babel et ses résonances actuelles, c'est bien Sidi Larbi Cherkaoui, Belge né Marocain passé maître dans l'art de dompter le chaos dans ses oeuvres qui parlent, dansent, chantent, croisent les cultures orientales et occidentales, leurs traditions et modernités, tout en insufflant du sens et de la beauté à ce monde sans repère. Il nous avait renversés avec Sutra, sa relecture personnelle du kung-fu avec les moines Shaolin. Il renoue ici avec son complice de longue date, Damien Jalet, cocréateur de la pièce Foi qui avait révélé le talentueux duo en 2003. Babel marque aussi le retour du plasticien Antony Gormley qui signait la scénographie géniale de Sutra. Mais c'est sans doute la solide distribution qui stimulera l'oeil et l'oreille: 18 danseurs (dont le Québécois Francis Ducharme, longtemps l'alter ego de Dave St-Pierre) et musiciens représentant 13 pays et sept religions, portés par les chants polyphoniques médiévaux, les percussions japonaises, les rythmes de l'Inde et du Moyen-Orient. Les 29, 30 septembre et 1er octobre, au Théâtre Maisonneuve.

Vivre ensemble

Découverte au Festival TransAmériques en 2009, la compagnie Public Recordings dirigée par la chorégraphe torontoise Ame Henderson revient fouler les planches montréalaises avec sa danse anticonformiste, qui invite à réfléchir.

Après /Dance/Songs/, qui prenait la forme d'un concert rock pour sonder les rapports musique-danse, musique-corps, elle livre relay, une pièce pour sept danseurs-performeurs-musiciens qui questionnent la danse, ses codes et ses habitudes, alors même qu'elle se cons-truit devant le public. De cette petite communauté à l'oeuvre émerge alors un autre objet dansant de réflexion: comment vivre — et créer — ensemble, à partir de ses différences individuelles? Une question qui engage finalement tout le monde, même les spectateurs, invités par le dispositif scénique à sortir du confort de leur siège. Les 28, 29, 30 septembre et 1er octobre à l'Agora de la danse.

États de grâce

Après avoir autant fouillé les corps, disséqué le mouvement et la voix de ses danseurs jusqu'à les transmuter en chorégraphies jouissives et visuellement léchées, la Compagnie Marie Chouinard (CMC) aurait-elle trouvé la clé du choc esthétique? On pourrait le croire, à lire les critiques et visionner les extraits qui devancent l'arrivée chez nous du Nombre d'or. Créée en marge des Jeux olympiques de Vancouver en 2010, puis présentée à la Biennale de Venise, la plus récente pièce de groupe de la CMC se présente comme une suite d'états de grâce explorant les possibles de l'humain, d'hier à demain. Pareil titre va comme un gant à la troupe québécoise qui aime bien jouer d'émotion brute et d'intelligence, de beauté et d'instinct primal. Ma collègue Catherine Lalonde, qui a vu une répétition générale juste avant la grande première de Vancouver me racontait qu'elle frissonnait encore en pensant à certains solos et duos... La promesse d'émoi sera-t-elle tenue? Du 24 au 26 novembre au Théâtre Maisonneuve.

Plaisir coupable


La connotation sulfureuse du mot «danseuse» est ici totalement assumée... Des Danses à 10 (et d'autres danses aussi), dans l'enceinte d'un vrai «bar de danseuses», mais concoctées par huit chorégraphes professionnels, dont Benoît Lachambre, Mélanie Demers, Frédéric Gravel et Stéphane Gladyszewski: c'est ce que propose le collectif La 2e Porte à gauche dans le cadre de la série «Hors les murs» de l'Agora de la danse. L'expérience tentée par le club 281 en 2010 a-t-il stimulé le désir de cette nouvelle mouture reformulée? Faut-il entrer dans l'antre de la nudité pour mieux s'interroger sur le sens de l'érotisme, de la séduction, du corps-objet, à l'heure de l'effeuillage quasi systématisé des interprètes sur les scènes professionnelles? Entre le plaisir coupable et l'oeuvre artistique. Les 18-19, 25-26 septembre au Kindgom Gentlemen's Club

Femmes mystiques

Nudité, disait-on? Il y en aura sans doute dans la nouvelle création du jeune chorégraphe Dany Desjardins, Pow Wow, annoncée comme une célébration du corps au féminin. Sa danse est instinctive, mi-formelle, mi-déjantée. Il cherche à s'éloigner des thèmes récurrents en danse contemporaine — dualité, mal de vivre — (auto)dérision, et assume plutôt les sources musicales, sensuelles et festives de la danse. Depuis 2007, il multiplie les expériences chorégraphiques dans des contextes aussi variés que le OFFTA, Vue sur la relève, le Théâtre d'Aujourd'hui, Piss in the Pool et les maisons de la culture. Du 25 au 29 octobre au Théâtre La Chapelle.


Entre danse et installation vivante

Toujours au registre de la découverte, dans un tout autre style, Peter Trosztmer — celui qui faisait danser le cinéma de Norman McLaren dans le spectacle multimédia Norman de 4DArts — s'offre une soirée complète de création avec sa comparse Thea Patterson. Throw your head against the wall est une performance à mi-chemin entre la danse et l'installation, combinant théâtre, sculpture mobile et instruments faits de matériaux recyclés et de moteurs. Comme interprète, le talentueux artiste a pas mal fait le tour de la cour chorégraphique, de la Compagnie Flak (José Navas) à James Kudelka en passant par les Louise Bédard, Martin Bélanger, Estelle Clareton, avant de se consacrer à la création indépendante. Du 18 au 27 novembre à l'Usine C.

L'autre côté du miroir


On la connaît bien comme danseuse, puisqu'elle a 25 ans de métier d'interprète dans le corps. Rompue aux oeuvres des grands — Françoise Sullivan, Jean-Pierre Perreault, James Kudelka, Paul-André Fortier — comme aux univers plus atypiques — Alain Francoeur, Catherine Tardif, Sophie Corriveau ose faire le saut de l'autre côté du miroir et signe une oeuvre qu'elle interprète elle-même. Jusqu'au Silence est inspiré de cahiers de famille rédigés par sa mère. Le solo mis en scène par Martin Faucher fait dialoguer les gestes et les films d'animation signés par son frère Thomas Corriveau. Une pièce à mi-chemin entre le théâtre, la danse et l'image, entre l'autobiographie et la fiction. L'expérience fera-t-elle exception dans son vaste parcours qui allie aussi un travail de répétitrice et d'enseignante chevronnée? Peu importe, on sera bien curieux de la (re)voir à l'oeuvre. Du 12 au 15 octobre à l'Agora de la danse.

Corps sculptés

Dans la veine ballet néoclassique, la passion amoureuse destructrice des sculpteurs Camille Claudel et Auguste Rodin a inspiré la nouvelle création des Grands Ballets Canadiens de Montréal. Livré sur pointes, Rodin/Claudel est signée Peter Quanz, jeune chorégraphe en vue sur la scène canadienne du ballet. C'est le premier chorégraphe du pays invité à créer une oeuvre au légendaire Ballet Kirov du Théâtre Mariinski. Quanz se promet, depuis sa visite au Musée Rodin à 19 ans, d'explorer cette histoire passionnelle. À 31 ans, il livre son premier opus intégral pour les GBCM, un ballet narratif en deux actes sur des musiques de Roussel, Honegger, Debussy et Schnittke. L'Orchestre des GBCM sera dans la fosse. Du 13 au 29 octobre au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.