La rage de vivre !

Dans la vie (professionnelle), il ne faut pas toujours s'écouter. Pour peu, j'aurais imité ces deux spectateurs assis devant moi qui ont quitté la salle au beau milieu de Last Meadow, une pièce de la troupe de danse contemporaine Miguel Gutierrez and The Powerful People, présentée le week-end dernier au Festival TransAmériques. Après 60 minutes de mise en scène déjantée, de musique hypnotique, de queer et de propos insensés (Gutierrez qui s'interroge sur la meilleure position pour se faire un lavement anal!), le critique a bien eu envie d'aller voir ailleurs...

Or, vers la fin, alors que les interprètes s'agitent frénétiquement au son du Requiem de Mozart, il y a eu un moment de grâce: sur la scène, trois danseurs repoussant les limites de leur corps, de leur force physique, dans un ballet frénétique et émouvant pour défier la mort. Au tableau suivant, c'est l'apothéose et le striptease. Alors que la catharsis éclate au son de Madonna, on comprend cet exhibitionnisme précédent: Gutierrez et ses complices dansent pour une seule et unique chose: pour ne pas mourir.

Cette création new-yorkaise dit s'attaquer à la question des identités sexuelles et de la chute des héros américains. Sa prémisse étant le mythe de James Dean (interprété par une Asiatique avec une perruque blonde, Michelle Boulé, en jean, t-shirt et blouson rouge, comme Dean dans La Fureur de vivre; alors que le rôle de Natalie Wood, révisionnisme queer oblige, est défendu par Tarek Halaby, vêtu d'une blouse, d'une jupe et de chaussons... avec une barbe.)

Mais on cherche en vain la trame des films de Dean dans ce grand délire scénique. Outre l'esthétique extravagante, le spectacle permet d'apprécier trois solides interprètes qui réinventent la danse actuelle dans la jouissance et l'anarchie. À 40 ans et avec quelques livres en trop, Miguel Gutierrez impressionne par son endurance et sa précision.

Tout ceci pourrait être amusant... si les artistes ne se prenaient pas tant au sérieux et ne confondaient pas longueurs avec expérimentations. Car Last Meadow multiplie les dérapages et prend tellement de directions qu'à côté, un show de la LNI semble avoir été écrit à la ligne près! Remarquez, dans un texte du programme, Gutierrez accepte lui-même que sa «pièce puisse ne mener à rien et être simplement un exercice thérapeutique».

Tant mieux si le chorégraphe a pu économiser des frais d'analystes. Pas sûr, par contre, que son public y gagne toujours au change...

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Collaborateur du Devoir