Danse - Sens et sensibilité

Le printemps Marie Chouinard, entamé pour les 20 ans de la compagnie, se clôture au théâtre La Chapelle avec Des feux dans la nuit. Cette pièce de 1999, premier solo que la chorégraphe signait pour un homme — alors Elijah Brown —, est un bon cru Chouinard, porté par une très, très belle interprétation du danseur Manuel Roque.

Le musicien et compositeur Rober Racine s'assoit au piano. Quelques notes, quelques moments seul à installer sa Musique des mots, une composition sérielle, variations sur presque rien.

Entre Manuel Roque. Pantalon bouffant foncé, torse nu qui bientôt luira de sueur. Sur son crâne rasé, comme un mohawk métallique, une bande reflète la lumière. En balayant la salle du regard, la lumière projetée devient crinière rayonnante, corne de licorne, feu d'un phare.

Les bras seuls bougent d'abord, offerts ou fermés. Suivent le tronc, la respiration, la colonne ondulante. La signature est celle de Chouinard: la construction par vignettes, par états de corps. Les formes naissent de ces états, sans réelle importance donnée à la spatialité. La bouche est ouverte, la respiration, sonore, l'ondulation de la colonne. Les yeux et les doigts sont expressifs. La répétition revient. Les connotations et notations sexuelles. Et cette présence particulière, cet épandage sensoriel qui tient de la générosité comme d'une certaine arrogance.

Dans Des feux..., ces éléments reprennent sens et sensibilité. Les images, archétypales et contemporaines, naissent d'elles-mêmes. Il y a du faune, du centaure, de l'insecte dans la gestuelle. Les transports de joie et la représentation de la jouissance redeviennent exaltation, celle d'avant qu'ils ne soient tics. Est-ce par le voyage dans le passé chorégraphique, par la proximité de la source du langage? Parce que plus de place est laissée à l'interprète? Ou parce que, comme dans les excellents 24 Préludes de Chopin, la sobriété sied à la chorégraphe?

On n'échappe toutefois pas tout à fait aux débordements. Dans le dernier sprint, la chorégraphie se déroute de trop de concepts: touches de piano lumineuses au sol, flashs rouges au crâne, étoiles aux murs, roulettes. Gros bémol en ce qui concerne le moteur des lumières mobiles, qui parasite les moments, nécessaires, de silence. Mais Manuel Roque ramène tout ça à sa main, nous amène, très en forme, solide, lumineux, ouvert, avec lui. On lui découvre une autorité et une porosité nouvelles. Il jette ce qu'il faut d'huile sur ces feux pour les rendre brillants. Bravo.

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