Danse - Voir Lecavalier danser

Louise Lecavalier dans Children & A Few Minutes of Lock <br />
Photo: André Cornellier Louise Lecavalier dans Children & A Few Minutes of Lock

Il faut avoir vu Louise Lecavalier danser. Avoir vu cette blonde bombe cardiaque, ce bout de femme atomique de 53 ans qui pousse la danse dans ses derniers retranchements. Revoilà Children & A Few Minutes of Lock qui arrive de Paris, où l'équipe a rempli cinq soirs les 1100 sièges du Théâtre de la Ville. Allez-y.

Louise Lecavalier a commencé à danser vers seize ans, selon «le parcours de l'époque: tu prenais des cours à gauche à droite, quelqu'un finissait par te voir en classe et te demandait de danser dans sa pièce». Elle intègre ainsi le Groupe Nouvelle Aire, y rencontre Paul-André Fortier, Iro Tembeck, Martine Époque, des «personnalités qui plaçaient l'art dans un contexte social. Je ne serais pas allée en danse juste pour le dépassement technique, même si le mouvement, et je parle ici d'un tendu avec un pointé, me fascinait par sa complexité.»

Folle de danse, Lecavalier peut s'entraîner, machine humaine, dix heures par jour. C'est là qu'elle découvre Édouard Lock. «Quand j'ai vu ses pièces la première fois, je braillais tellement c'était beau.» De leur rencontre émerge la fureur La La La Human Steps. «J'enseignais le matin à Pointépiénu, j'étais avec Édouard l'après-midi, je travaillais ensuite sa gestuelle étonnante dans le parc parce qu'on n'avait pas d'argent pour louer des studios. J'ai aimé cette vie-là, où on se rencontrait sur la meilleure manière de faire les choses sans attendre la paye chaque semaine. Il n'y avait pas de paye. On avait tous 23 ans, en train de chercher, et on a découvert quelque chose avec ce chorégraphe-là, ensemble. Édouard était très différent de moi. Mais on avait deux pensées artistiques très près l'une de l'autre, qui se complétaient extrêmement bien.»

De 1981 à 1999, Lecavalier est l'égérie de La La La Human Steps. Sa tignasse platine et ses vrilles horizontales, sa signature, deviennent aussi celles de Lock. Elle danse avec David Bowie, Carole Laure, Marc Béland et Frank Zappa, de sa force brute et infatigable.

L'aile plombée

L'énergie très intense lui «vient naturellement, par "boosts". Ç'a été ma découverte lors des premiers shows de La La La: que je pouvais danser 1 heure 20 non stop. La première fois qu'on a testé ça, c'était, heureusement ou malheureusement, devant public. T'es obligée de "toffer". Je pensais que je ne pourrais pas refaire ça le lendemain sans mourir. Finalement, j'ai dansé les quatre shows et c'était un peu moins dur chaque fois. Il y a un rythme que je trouve toujours dans les spectacles. Je n'abdique pas. Il y a une fatigue énorme, tellement dure, une partie de toi qui veut lâcher, mais j'ai tellement travaillé chaque danse qu'il faut que je leur donne leur chance. Je n'aime pas lâcher. Mais, oui, il y a une douleur à passer.»

À 32 ans, Lecavalier se blesse à une hanche. «J'ai dansé 12 ans en étant blessée. J'arrivais devant un chorégraphe en boitant. Quelle honte d'être en studio et de ne pas avoir un corps disponible! Ç'a été révélateur parce que j'ai vu que la danse était à l'intérieur de moi quand même.» Elle quitte La La La quand l'écriture de Lock vire aux pointes et aux ballerines, un univers qui lui convient moins, et veut arrêter la danse.

Raté. Depuis 2006, Louise Lecavalier dirige Fou glorieux, sa compagnie, forgée sans horaires, sauf ceux de l'inspiration de travail, deux ou dix heures par jour. Elle choisit ses chorégraphes et partenaires par instinct et par hasard, le facteur humain pesant lourd. «C'est toujours un "gambling". Il faut que l'esprit de la personne me plaise, que quelque chose de physique m'attire dans le langage. Si j'attends de rencontrer quelqu'un qui me bouleverse autant qu'Édouard, je ne danserai plus jamais. Alors, je prends des risques.»

Tedd Robinson, Benoît Lachambre, Crystal Pite lui ont signé des pièces. La semaine prochaine, on pourra revoir Children, de Nigel Charnock, une pièce chorégraphiquement simplissime qui met en valeur de façon exceptionnelle les danseurs. Patrick Lamothe lui donne la réplique: «Elle pousse, Louise, elle n'arrête jamais. Tu n'as pas le choix: il faut que tu restes allumé, tout le temps.» En finale, treize minutes de duos de Lock, avec Lamothe et Keir Knight, lequel découvre, après avoir dansé dix ans chez La La La, les sources du langage.

«C'est la première fois que je vois quelqu'un s'entraîner et travailler autant, dit Knight. Elle cherche la sincérité, la pureté et l'honnêteté du mouvement. Il n'y a pas de "bullshit", pas d'ego. Édouard m'a formé, mais j'ai appris plus en six mois avec Louise que dans toutes les classes de danse de ma vie, peut-être parce que je suis à ce moment de ma carrière où je peux assembler les pièces du puzzle. Elle a une façon de ne jamais être satisfaite, de ne jamais croire qu'il y a un mouvement que tu ne peux pas faire, mais de chercher et répéter, répéter, répéter.»

Louise Lecavalier gère pourtant doutes et insécurités. Elle poursuit la tournée, malgré ses jumelles de presque dix ans qui l'enracinent ici. Rien n'est gagné. «J'entends ce que les gens disent de moi, confie Lecavalier. Ça fait vraiment plaisir, mais on ne peut pas se penser exceptionnel en danse. En cinéma, peut-être, avec une bonne "shot" immortalisée. Mais danser? C'est à refaire chaque jour.»


A Few Minutes of Lock, avec Elijah Brown




Children, de Charnock avec Patrick Lamothe

2 commentaires
  • pilelo - Inscrite 23 avril 2011 02 h 28

    les "bouts de femme"

    Je me demande pourquoi, chaque fois que le lis l'expression disgracieuse "bout de femme" dans un article portant sur une grande artiste, une intellectuelle ou créatrice d'envergure, c'est toujours sous la plume d'une journaliste femme.

    Le mot que, par contre, je ne lis jamais au sujet des mêmes phénomènes, sous ces mêmes plumes, c'est "génie".

    Très très curieux.

  • Benoit Guérin - Inscrit 24 avril 2011 12 h 29

    Dame Lecavalier

    Je me rapelle très bien, le premier soir ou j'ai vu cette pièce à L'Usine C. Je crois avoir été pris d'un grand élan amoureux envers Louise. Elle est époustouflante. Elle a changé ma conception de la danse. Je vous souhaite de la voir danser. Bravo Les foux glorieux!