Quand Montréal était l'eldorado de la danse

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Photo: Édouard Lock Un extrait de Exaucé/Salt, de La La La Human Steps (1998)

Demain, Marie Chouinard refait bODY_rEMIX pour les 20 ans de sa compagnie. La semaine prochaine sera inaugurée l'exposition des 30 ans de La La La Human Steps, juste avant l'arrivée de la dernière création de l'impitoyable machine à danser. Ce soir, O Vertigo, 27 ans bien sonnés, reprend Onde de choc. Que mangeaient donc les danseurs, alors, pour être si créatifs? Retour dans le temps, il y a 25 ans, quand Montréal était l'eldorado de la danse.

Ils ont tous percé sur les scènes d'ici et d'ailleurs au même moment. Aux Chouinard, Édouard Lock et Ginette Laurin, il faut ajouter feu Jean-Pierre Perreault, Paul-André Fortier et Daniel Léveillé. «Montréal devient hot en danse contemporaine en même temps que la France et la Belgique, pendant que le Japon des ténèbres est reconnu en l'Europe», explique en entrevue la chercheuse Michèle Febvre. «Ce moment, analysait-elle dans la revue Spirale, est traversé par ce qui l'a précédé. Très en amont, l'espoir d'une danse libre porté par les femmes du Refus global, Jeanne Renaud, Françoise Riopelle, Françoise Sullivan, et, venu des sixties, le démontage des codes du spectaculaire.»

L'exubérance et le pétillement se dansent alors partout. Ici, les créateurs décorsettent les vieilles esthétiques, déviergent le bon ordre des théâtres, crient sans tabous l'homme dans tous ses états. «Les corps fuient la verticale, s'horizontalisent, perdent l'équilibre, chutent plus qu'ils ne s'élèvent, se heurtent, tombent, s'étreignent, s'empoignent», écrit encore la professeure. C'est pourquoi elle nomme cette génération «les indociles».

«Édouard Lock, poursuit Michèle Febvre, dans Human Sex [1985, avec Louise Lecavalier et Marc Béland], invente une danse de l'excès, éruptive, précise et déglinguée. Plus ludique et festif chez Ginette Laurin [d'O Vertigo, on retrouve] le défi gravitaire, la vélocité et la prodigalité gestuelles.» Chez Marie Chouinard, la danse va vers la performance. Aux mouvements se mêlent voix, peau, salive, urine, souffle, masturbation. Tout ce qui est humain est bon à faire spectacles.

Paul-André Fortier, chorégraphe et danseur, en était. «Je suis l'aîné, le plus vieux danseur très actif», dit-il en riant. À 63 ans, il a donné 115 représentations l'an dernier. «J'ai des souvenirs des années 1970, quand on trouvait la danse ringarde. Il fallait absolument poser des gestes: tout était à fabriquer. Il y avait un de ces appétits de création...»

Claire Adamczyk a toujours travaillé comme gestionnaire en danse, chez les défunts Pointépiénu et Québec Été Danse ou au Conseil des arts de Montréal. Elle a vu, à l'époque, «quelque chose qui explosait sur les scènes. Nouvelle Aire et le Groupe de la Place royale étaient les deux organismes d'où tout est parti, mais le grand boum a été la première du Festival international de nouvelle danse en 1985, qui a créé une émulation extraordinaire. Les Belges, les Français, tous sont venus se confronter à la danse d'ici. Nos créateurs, parce qu'on n'avait rien fait d'autre avant, étaient devant une page blanche et ils ne se sont pas privés. Mais le temps a passé, on a continué à parler des "vieux", toujours les mêmes. C'est difficile de se renouveler sans creuser ton sillon en long et en large,» analyse Adamczyk.

Pour Paul-André Fortier, maintenant, «le grand constat d'échec, c'est l'argent qui n'a pas suivi avec les générations. On a été des initiateurs de structures, mais ça s'est pratiquement arrêté avec nous. Maintenant, c'est très difficile pour les jeunes d'y accéder».

Claire Adamczyk a des suggestions plutôt radicales pour que Montréal retrouve son feu sacré. «Il faudrait avoir le courage de faire des choix, de ne plus soutenir certaines compagnies pour donner les moyens à d'autres, car l'argent n'est pas inépuisable. Je fermerais les Grands Ballets canadiens, par exemple: on pourrait se contenter du Ballet national du Canada trois fois l'an et les 275 000 $ que le Conseil des arts de Montréal donne aux Grands Ballets feraient pour les jeunes une énorme différence.»

Les trois interviewés sentent toutefois un nouveau vent de folie. «Je vois une jeune génération qui bouscule un peu les établis, dit Michèle Febvre au téléphone. Une dynamique est en marche, qui me paraît très prometteuse, qui gravite autour du collectif La 2e Porte à gauche, avec Dave St-Pierre, Fred Gravel, Marie Béland ou Katie Ward et son chahut chorégraphique. Tout le monde danse pour tout le monde, comme on le faisait à l'époque. Des interprètes comme Lucie Vigneault, Peter Trosztmer, Anne Thériault, la dramaturge Katya Montaignac sont inducteurs de ce frottement entre les uns et les autres. Ce n'est pas anodin, une interprète qui passe d'une oeuvre à l'autre. Ginette Laurin l'a fait à l'époque. Ça laisse des marques.»

Paul-André Fortier poursuit: «Les jeunes chorégraphes ne sont pas en train de refaire ce qu'on a fait: ce n'est pas le même contexte, ni social, ni économique, ni politique. Ils utilisent les arts technologiques, car ils sont nés branchés, d'une façon différente de ma génération. Ils ne réinventent pas la roue, elle est déjà inventée. Ils la font tourner.»

On pourra voir une brochette de ces jeunes loups fous au prochain Festival TransAmériques, du 26 mai au 11 juin. D'ici là, pour un bain dans la vieille garde contemporaine, on plonge dans Onde de choc d'O Vertigo à l'Usine C, du 8 au 16 avril; bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG de Marie Chouinard à Place des Arts, les 9 et 10 avril; la nouvelle création de La La La Human Steps à la Place des Arts du 5 au 7 mai et sur les lieux, dès le 12 avril, l'exposition des trente ans de la compagnie. Enfin, la bombe blonde Louise Lecavalier, splendide dans ses 53 ans, reprend A Few Minutes of Lock à l'Usine C du 27 au 30 avril.




1 commentaire
  • Roland Bastien - Inscrit 8 avril 2011 15 h 31

    Tangente et la danse

    On droit aussi se rappeler de Dina Devida la grande prêtresse de cette période. Pendant que le musée d’art contemporain recevait des galléries de New York sans pourtant exporter les artistes des galléries de Montréal a New-York, Dina mettait en contacte les danseurs d’ici et ceux du monde entier. J’ai bénéficié de sa grande générosité comme artiste visuel et performeur. Payons Hommage a elle.