Danse - Briser le tabou de la corpulence

Les chorégraphes et danseurs Pascal Desparois et Émilie Poirier<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les chorégraphes et danseurs Pascal Desparois et Émilie Poirier

Jusqu'au 20 mars, le festival Corps atypik ose présenter sur diverses scènes de Montréal des corps différents: petites personnes, obèses, trisomiques ou avec divers handicaps physiques. Dans Les Gros, les chorégraphes et danseurs Émilie Poirier et Pascal Desparois brisent le tabou de la corpulence.

Pascal Desparois n'avait pas de rondeurs lorsqu'il est entré au département de Danse de l'UQAM. Mince comme les autres étudiants de sa classe, il maintenait son poids à 140 livres en subsistant aux laits protéinés. «Il n'était vraiment pas beau», précise Émilie Poirier, sa compagne de scène et cochorégraphe du spectacle Les Gros, présenté dès jeudi à la Tangente. À son arrivée dans la cohorte, c'est elle, plutôt, qui contrastait avec les corps élancés des danseurs.

Émilie Poirier voulait danser, et aucun kilo n'allait l'en empêcher. Chacun lui a même plutôt servi. «Très rapidement, on a dû composer avec nos limites et les contourner.» Elle dit «on», car quelque temps après que Pascal eut profité des aptitudes toutes neuves qu'offrait son physique aminci grâce à la diète liquide, la privation l'a envoyé se vautrer dans la nourriture. «À 140 livres, j'étais en forme physiquement, mais certainement pas émotionnellement.» Il a mangé ses émotions et s'est vu éjecter du moule dans lequel il s'obstinait à entrer.

L'interprète est devenu l'un de ces corps atypiques, et ses rondeurs lui ont donné l'idée de créer Les Gros, avec Émilie Poirier, offrant à l'obésité son premier grand rôle. Le spectacle surligne les préjugés que la société véhicule sur les obèses — des êtres paresseux, laids, gourmands et incapables de se mouvoir — tout en reflétant l'aversion de la danse pour les rondeurs.

«Au lancement du dernier numéro d'Urbania [dans lequel figurent les deux créateurs, vêtus d'un tutu], une demoiselle est venue nous voir pour nous remercier de parler haut et fort de ce problème avec l'image. Elle m'a confié qu'à tous les jours à son école de danse, on sortait le pèse-personne pour connaître son poids», raconte Émilie Poirier.

Un atout de taille

La jeune femme croit que ses rondeurs ont changé la perception de ses professeurs sur la corpulence en danse, que sa présence leur a fait voir qu'«oh! Une grosse, ça peut très bien danser aussi!». Si le ventre de la jeune femme l'empêchait d'exécuter certains mouvements, son surplus de poids a rarement brimé les deux danseurs, qui avouent même avoir excellé dans la technique à cause de celui-ci. «Chaque corps a ses limites, ses forces et ses faiblesses. Autour de nous, on pouvait voir les danseurs plus minces, eux aussi processus de gestion du corps, avoir des difficultés dans des choses où nous on pouvait exceller», dit le bachelier, qui estime que leur lourdeur a musclé leurs jambes et facilité la propulsion pour les sauts.

Pendant ces trois années de leur formation, les 12 heures de pratiques quotidiennes ont sculpté leur corps, sans pourtant l'amincir. «Je n'ai jamais maigri sous la barre des 185 livres, mais c'est une question de métabolisme aussi», dit la jeune femme. «Pis c'est plate, le mien est lent», renchérit un Pascal pince-sans-rire.

En créant Les Gros, il savait qu'il devrait mettre à nu ses propres complexes, un travail qui fut aussi ardu que prévu. Sur scène, les deux chorégraphes opposent leur charpente dénudée à celle des corps de quatre autres danseurs (Caroline Charbonneau, Gabriel Doucet, Harmonie Fortin-Léveillé et Georges-Nicolas Tremblay), sveltes ceux-là. «C'est quand même une étape d'apprivoiser ces corps-là qui, par la définition des canons de la beauté, sont supposément plus beaux que le tien, plus athlétiques. Alors, en plus d'être en plein processus d'acceptation de ton propre corps pour le travail, tu dois aussi accepter le miroir que les autres te renvoient. Ça, c'était dur» explique le créateur, qui espère autant que la moitié féminine du duo voir d'autres corps singuliers tenter aussi leur chance dans les écoles professionnelles.

Alors que les chairs de l'obèse illustrent la laideur dans les créations de danse, le duo en magnifie ici la beauté, tout en soulignant ce paradoxe que le danseur mince est autant rongé par les complexes que le gros. «À la fin, quand on danse, il y a un abandon. Une acceptation de soi. Être bien dans sa peau, c'est ce que Les Gros reflète au final», résume Émilie Poirier.

«Car le jour où tu réalises que ton corps n'est pas un tout, mais une parcelle de ce que tu es, tu deviens plus heureux, nuance son partenaire. Car le but n'est pas tant d'exécuter des prouesses sur scène. Mais de montrer son humanité».
10 commentaires
  • Marie-Claude Champagne - Inscrit 7 mars 2011 09 h 15

    Mille fois Bravo !

    Bravo, bravo, bravo ! Quelle belle initiative de la part de ces deux danseurs. Enfin quelqu'un ose. Enfin on brise les préjugés. Enfin on fait un pied de nez à tout ceux qui ont toujours dit que pour être beau fallait être svelte. La beauté c'est de s'accepter, c'est "Car le jour où tu réalises que ton corps n'est pas un tout, mais une parcelle de ce que tu es, tu deviens plus heureux(...)". C'est cela la vérité. ëtre heureux, c'est la santé. Être obèse et danser sur scène, c'est magnifique, c'est totalement et complètement sublime. C'est ça la vraie vie, être heureux et mordre dedans à pleine dent. Bravo encore et surtout continuez, vous avez toute mon admiration.
    Bravo, Bravo, Bravo !

  • perro blanco - Inscrit 7 mars 2011 10 h 52

    La personne: l'enveloppe ou... ce qu'elle abrite?

    partie 1
    J’ai souvent répété comme éducateur qu’il ne fallait pas confondre la personne avec son corps, car la personne n’est pas son corps - ou que son corps - mais l’entité qui habite ce corps.
    En effet, combien de gens croient connaître une personne juste parce qu’ils sont capables de la différencier des autres dans un groupe?
    Beaucoup trop, hélas!
    Et le pire, c’est que, trop souvent, ils se limitent à cette «connaissance» très préliminaire, tellement insuffisante, si injuste, si préjudiciable à l’autre et à la société tout entière, et si peu enrichissante pour eux-mêmes, incapables ou indisposés qu’ils sont de dépasser le niveau «coupable» du préjugé - favorable ou défavorable - mais néfaste néanmoins, car un préjugé ne sera toujours qu’un préjugé, et que, à ce titre, il n’est que mirage et non réalité, et ne peut engendrer que de l’injustice, bien que certains en profitent inévitablement, bien sûr.

  • ysengrimus - Inscrit 7 mars 2011 12 h 33

    Joyeux constat

    Je constate avec joie, en la présente, que vous vous conformez, dans votre propos, à la CHARTE QUÉBÉCOISE POUR UNE IMAGE SAINE ET DIVERSIFIÉE.

    http://ysengrimus.wordpress.com/2009/12/01/charte-

    Bravo pour le propos.
    Paul Laurendeau

  • GJacques - Inscrit 7 mars 2011 13 h 42

    Quelle belle initiative...

    J'ai vu l'entrevue à TLMP dimanche soir et j'ai été impressionné par ce couple. Quelle belle leçon pour tout le monde et surtout pour nos jeunes. Un vent de fraîcheur et un espoir pour les jeunes d'aujourd'hui qui croient que les images publiées un peu partout sur le corps parfait sont la réalité. J'espère que nous en entendrons parler encore et de plus en plus, une image positive sur l'avenir... Photoshop un outil agréable et souvent mal utilisé.

  • Julie de Lorimier - Abonnée 7 mars 2011 20 h 18

    Il était temps (du moins en occident)

    Je pratique la danse africaine depuis une bonne quinzaine d'années, et l'un des aspects qui m'ont surprise et ravie de cette forme de danse fut de constater la variété des corps qui y sont valorisés. En Afrique on bouge avec ses rondeurs et il est même préférable d'avoir quelque chose à bouger, des fesses, des seins. À un niveau professionnel la puissance, la rapidité, l'agilité et la soupless sont évidemment des qualités essentielles, mais on se rend vite compte qu'il n'y a pas toujours d'adéquation entre ces dernières et la minceur. Souvent même, la puissance demandée dans cette forme de danse exige une certaine corpulence, une bonne masse musculaire. Le format moyen d'une danseuse étoile des ballets africains est un bon 140 - 150 livres avec des muscles bien développés et souvent une couche naturelle de gras. Il y a toujours des exceptions partout. J'ai vu de formidables très maigres, et d'incroyables bulldozers, des femmes qui seraient considérées obèses ici et qui en Guinée s'avèrent les plus fortes, souples et rapides. Alors je vous dis ceci: si vous aimez danser, dansez! La nature va se charger de vous donner le poids que vous devez avoir pour y arriver. Certains dans l'exercice maigrissent, d'autres prennent de la masse. Cela n'a aucune importance, en autant que ça bouge!

    http://www.youtube.com/watch?v=S7aKbfmFOxU