Danse - Ô le beau désordre!

«Il était une fois le spectacle,» annonce Jacques Poulin-Denis au micro, en ouverture de Junkyard / Paradise. Déjà, le désordre brouille ses mots, comme il envahira par vagues le plus récent quintette chorégraphique de Mélanie Demers. Déjà, sur des chariots d'éclairages, les fleurs artificielles, bâches de plastique, jupes à froufrous, colliers hawaïens et conserves de tomates prédisent la pagaille. Ô le beau désordre!

«Welcome to paradise!,» clame le maître de cérémonie. Junkyard / Paradise convie à une fiesta désespérée sur l'état du monde. La pièce est une série de performances: la Reine Trash, le salissement de la danseuse ou les tomates meurtrières sont très visuelles. S'y glissent des moments plus dansés, lancés devrait-on, tout en glissades horizontales et déséquilibres irrésistibles. Les étreintes se transforment en combat à bras-le-corps. D'un grincement, une situation chavire de la douceur à la violence, de l'ironie décapante au malaise. Les rapports sont violents: soumission et domination, mais c'est surtout de territoire dont Junkyard parle finalement. Les corps sont envahis, la conquête accordée ou chèrement arrachée. L'intimité est ravagée par la conscience du monde. C'est politique, bizarrement beau, touchant et irritant, sensuel et rocailleux. L'oeil glisse sur un espace construit fort intelligemment, qui multiplie relations discrètes et détails, accumule les niveaux de lecture. Les accessoires sont utilisés avec inventivité, deviennent nécessaires. Demers dresse l'espace et la courbe émotive avec patience. On ne voit pas souvent des interprètes si plongés dans le jeu, si rapides à virer entre risques et confiance. Mentionnons Brianna Lombarda, splendide à la première hier.

Les décrochages et les poches d'air nous sortent de la gravité du propos. S'ils sont efficaces, Demers pourrait tirer encore quelques liens afin que l'évolution chorégraphique soit implacable. Certains enchaînements de scènes sont déjà d'une efficacité redoutable, mais se trouvent surtout en première partie. La musique, signée par Poulin-Denis, aide à densifier l'air.

Une signature dans la gestuelle et dans la structure de l'espace physique et émotif. Une parole, politique et poétique, urgente et nécessaire. Une hyperconscience de ce qu'est la représentation, de ses magies et de sa portée circonscrite. Autant de traits d'intelligence qui permettent de dire que Junkyard / Paradise est un foutu beau désordre. Et que Mélanie Demers est en train de devenir une grande chorégraphe. Chapeau.

Pour un aperçu de Junkyard / Paradise

1 commentaire
  • Catherine Viau - Inscrite 27 janvier 2011 17 h 46

    Brianna Lombardo splendide, en effet

    Rarement ai-je vu une danseuse si juste dans ses propositions théâtrales. La scène de I don't care, mots répétés mille fois par Brianna, nous prend à la gorge. Elle passe de la lumière à la désespérance sans jamais perdre la précision du geste et l'intensité physique des moments dansés. Bravo, splendide, en effet!