Danse - Mélanie Demers : bonheur aveugle et beauté Dollarama

Le danseur Jacques Poulin-Denis<br />
Photo: Larry Dufresne Le danseur Jacques Poulin-Denis
Lucidité et aveuglement

Mélanie Demers a fait ses preuves comme danseuse pendant sept ans au sein d'O Vertigo, mais elle s'est toujours pensée, depuis l'école, chorégraphe. Depuis 2006 et la fondation de sa compagnie, elle signe ses pièces. Les Angles morts, duo monté cette année-là avec son complice et collaborateur Jacques Poulin-Denis, lui ouvre, après une présentation aux réputées Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, les portes de l'Europe. Depuis, Les Angles morts a été repris au moins cinquante fois, la plupart du temps à l'étranger. «Je n'avais pas anticipé que mon travail allait tourner, ce n'était pas dans mon champ de vision», admet la jeune chorégraphe, tout sourire devant le tour des événements.

«On a tous eu cette expérience un jour, poursuit Mélanie Demers. Alors qu'on fait la fête avec des copains, un quêteux nous aborde. Combien de temps ça nous prend pour l'oublier, pour en revenir? Est-ce qu'on peut l'oublier? Peut-être que la vraie lucidité, c'est choisir de ne pas regarder. Est-ce que, comme certaines de mes amies, je dois choisir de cesser de regarder les nouvelles du soir? La lapidation d'une femme au Moyen-Orient que j'y vois, est-ce que ça appartient à mon quotidien?» La créatrice pose ces questions, nées entre autres de ses voyages dans l'hémisphère sud, sans lourdeur, avec philosophie et franchise.

«Dans Les Angles morts, pour survivre, je ne voulais pas voir. Pour Junkyard/Paradise, j'enlève les oeillères et me demande comment concilier et réconcilier un bonheur personnel dans ce monde. Comment vivre, sachant ce que je sais et voyant ce que je vois?»

Pour mettre en corps ces interrogations éthiques, Mélanie Demers s'est entourée de quatre danseurs collaborateurs aux parcours et aux corps des plus différents. À partir d'improvisations et de mises en situation, l'équipe a tissé des lignes entre le confort et l'indifférence, le bidonville et l'éden, la détresse et l'enchantement.

La beauté des bâtards

«La pièce est hyper-théâtrale», indique Demers, avec un côté performatif fort. Le geste est cru, rauque. «J'ai une façon de bouger que je bâtardise avec celle des autres. Je cherche l'état de corps avant la chorégraphie. Je m'intéresse moins aux steppettes qu'à l'impulsion qui les motive. Ça donne un dessin au fusain qu'on aurait floué du bout des doigts, le sens émerge de l'intention. J'aime la vitesse, le contraste avec les moments où rien ne se passe, j'aime les accessoires bâtards, j'aime chercher à faire de la beauté avec des objets Dollarama déjà prêts à jeter, poursuit-elle d'un seul flot. On a une scène, la Trash Queen, où Brianna [Lombardo] est déguisée en reine avec un sac-poubelle, du papier d'aluminium et une couronne en foam cheap.» Cette friction du beau et du laid, Demers la cherche aussi dans les éclairages, «très crus».

Mélanie Demers parle de la beauté qu'elle trouve aux choses bâtardes, et ramène le mot à chaque détour. «Le casting de Junkyard est bâtard: pas un corps, pas un esprit n'est formaté. C'est un all colors united, sans le côté mercantile ni bien-pensant, la vraie beauté des différences mises ensemble.» Toutes couleurs et toutes folies unies.