Les Grands Ballets canadiens font-ils toujours danser le Québec?

Émilie Durville et Hervé Courtain ont tenu les rôles principaux dans Léonce et Léna, présenté par les GBC en octobre dernier.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Émilie Durville et Hervé Courtain ont tenu les rôles principaux dans Léonce et Léna, présenté par les GBC en octobre dernier.

Il y a une plus forte proportion de Québécois chez le Canadien qu'aux Grands Ballets canadiens de Montréal. Sur 23 hockeyeurs actuels, on compte trois Québécois. Et ce petit nombre fait naître un grand débat. Aux Grands Ballets canadiens, la compagnie compte deux Québécois sur 36 danseurs. Les petits rats peuvent-ils espérer une carrière ici?

Les Grands Ballets canadiens (GBC) ont été fondés par Ludmilla Chiriaeff, qui avait la «préoccupation de faire danser le Québec», comme le dit sa biographe Nicolle Forget. La compagnie compte pourtant cette année six danseurs canadiens. Des statistiques qui désoleraient la fondatrice, selon Mme Forget.

«C'est ce pour quoi Chiriaeff avait fondé ses établissements pédagogiques: pour que les talents, d'où qu'ils viennent au Québec, en passant par l'École supérieure de danse et l'école Pierre Laporte, puissent nourrir les Grands Ballets et avoir accès aux compagnies de niveau international.»

Qu'est-ce qui fait qu'une compagnie artistique est d'ici? Pour les bâilleurs de fonds, la question de «nationalité artistique» se résout vite. Au Conseil des arts du Canada, pour être admissible, il suffit d'«être des organismes canadiens constitués en sociétés à but non lucratif». Au Conseil des arts et des lettres du Québec, le siège social se doit d'être au Québec, comme la majorité des administrateurs. Si le mérite artistique compte d'abord, une place accordée au répertoire québécois peut hausser la note d'évaluation.

En somme, rien n'oblige ni n'encourage à engager des artistes locaux. Et dans le joyeux village global, les talents voyagent de plus en plus facilement.

Comparons: aux Ballets jazz de Montréal (BJM), sur 14 danseurs, on compte 4 Canadiens, soit 28,5 %, dont 2 Québécois. Mélisande Simard, aux communications, précise que la direction artistique garde «un souci, une préoccupation» pour l'embauche de talents locaux.

Au Ballet national (BN) à Toronto, sur 71 interprètes, on note 26 Canadiens, soit 37 %, dont 5 Québécois. Si on ajoute les 21 danseurs venus d'ailleurs qui ont suivi leur formation au pays, la proportion monte à 66 %. Pourtant, selon Catherine Chang, aux communications, la compagnie n'engage qu'en fonction du «talent. Il n'y a au BN ni politique, ni préoccupation par rapport à l'embauche nationale, ni quotas, ni restrictions quant au nombre des interprètes canadiens ou étrangers».

Un peu plus loin, le Royal Winnipeg Ballet, avec ses 29 membres, comprend 15 Canadiens, soit 52 %.

C'est aux GBC qu'on trouve le plus faible taux de danseurs canadiens: sur 36 danseurs, seulement 6 Canadiens, soit un taux de 17 %. Le directeur artistique Grandimir Pankov et le directeur général Alain Dancyger viennent d'Europe. «Cette notion de nationalité ne se pose pas dans les compagnies de ballet, explique ce dernier. On ne choisit pas des passeports: c'est le travail qui prime. On regarde les capacités artistiques et techniques, les besoins physiques — s'il faut "matcher" des gars avec des filles, par exemple, la grandeur peut compter. On peut prioriser les danseurs d'ici, mais pas aux dépens des conditions d'entrée et des compétences requises. C'est plus ou moins la même réalité, à ce niveau international, que celle des orchestres», précise M. Dancyger.

Pourtant, l'Orchestre symphonique de Montréal promeut les talents locaux. «On passe d'abord des auditions nationales. Si on n'a pas trouvé au Québec ou au Canada, là on passe à une autre étape», explique Céline Choiselat, des communications. Résultat? Sur 90 musiciens, 50 % sont nés ou ont fait leurs études au Québec, 40 % au Canada. Soit 90 % de talents d'ici.

Les diplômés

Si l'École supérieure de ballet contemporain partage ses locaux avec les GBC, on compte davantage de ses diplômés au Ballet national et aux Ballets jazz. «Peut-être que la formation offerte correspond davantage au type de programmation?», suggère la directrice des communications des GBC, Francine Arsenault, qui préfère se méfier des statistiques, car la composition des ballets «bouge chaque année, et bouge beaucoup». «C'est sûr qu'en 1980, on était plus composé de danseurs québécois et américains, mais on n'était pas ouvert alors à la Chine. L'École supérieure a un monopole, il y a peut-être une plus grande diversité des écoles en musique?»

Vrai que les musiciens de l'OSM viennent des universités McGill, Laval et de Montréal, et des conservatoires de Québec et de Montréal. Est-ce à dire que la formation de l'École supérieure de ballet contemporain n'est pas de niveau? Alain Dancyger, des GBC: «Vous entrez dans le coeur de la question: il faut aligner la formation et les besoins des compagnies. Plus ce lien sera fort, plus il va y avoir adéquation. Mais c'est aux écoles qu'il faut poser la question. Comment est-ce qu'Anik Bissonnette [nouvelle directrice artistique et pédagogique] compte faire? Nous, on est un employeur. On s'attend à ce que les écoles fassent leur travail pour pouvoir engager les finissants.»

En attendant, les ballerines d'ici ont intérêt à déjà rêver d'une carrière ailleurs.
7 commentaires
  • Janie Richard - Inscrit 16 décembre 2010 13 h 01

    Merci!

    En t'en que danseuse interprète, merci de faire parler de ce problème qui dure depuis trop longtemps. Ayant été témoin de plusieurs discriminations auprès de cette compagnie de danse, j'ose espérer que les choses changeront d'ici quelques années. C'est vraiment décevant de ne pas pouvoir vivre de son art et de sa passion chez soi.

  • Catherine Viau - Inscrite 16 décembre 2010 20 h 38

    ALIGNER LA FORMATION ET LES BESOINS DES COMPAGNIES???

    Monsieur Dancyger énonce la navrante préoccupation du milieu de la formation en danse: comment aligner la formation sur les besoins des compagnies et des chorégraphes, pour que le plus de diplômés possibles puissent travailler. Tant que nous penserons ainsi, nous continuerons à former des "OUTILS DE TRAVAIL" pour les chorégraphes plutôt que des ARTISTES. C'est bien, allez donc chercher vos danseurs en Chine, dans des usines à produire des petits corps parfaits et désolants. Vous expurgerez ainsi complètement l'âme de toutes les oeuvres qui sortiront de vos studios. Ce n'est pas de perfection dont nous avons besoin, c'est d'humanité. Je vous laisse sur ces mots de Boris Charmatz:

    "Je t’écris parce que je partage cette stupéfaction devant le manque d’élan. Parce que je m’étonne que le but des écoles soit de permettre de trouver du travail et non de le créer. Parce que je refuse radicalement la pensée qui gouverne cette école, à savoir la distinction entre la technique au sens gymnastique et l’artistique au sens divin. Parce que je supporte de moins en moins l’absence de projet risqué et radical dans ces lieux. Parce que je déteste que la pluralité, en étant non dirigée, devienne de la médiocrité."

  • Frédéric Jeanbart - Inscrit 16 décembre 2010 22 h 48

    Dommage...

    Dommage, car malheureusement les Grands ballets canadiens sont bien trop frileux et classiques et... Toujours le même foutu répertoire dans un style hyper borné!... Et les seuls ballets annoncés "grand public" quand ils viennent à Montréal sont la flute enchantée ou encore casse-noisette pour Noël... Comment diable intéresser les gens quand on se cantonne ainsi dans des retranchements obscurs? On est loin des Ballets Russes en tout cas... Il est temps, amenez "Les Ballets Québécois"!

  • Lisa G. - Inscrit 17 décembre 2010 12 h 57

    Où sont passé nos Québécois chouchou!?!

    Où sont passé nos danseurs québécois favoris des Grands Ballets? Nous en avons perdu trois encore cette année. Et pourquoi? En plus aucune information à la fin de la dernière saison quant au départ de ceux-ci!!! C'est vraiment désolant comme public de perdre de nos artistes bien-aimés sans même savoir ce qu'il advient d'eux. Nous devons considérer nos artistes québécois et se rappeller qu'ils sont nos embassadeurs à travers le monde et qu'ils représentent nos racines. Pourquoi doivent-ils allez ailleurs pour réussir? Quel dommage pour nous! Enfin je suis très heureuse de voir que d'autres personnes prennent conscience du problème et j'encourage les compagnies de danses d'ici à poser des gestes réels pour promouvoir nos danseurs d'ici!!!

  • L. Sami - Inscrit 19 décembre 2010 07 h 04

    Des Grands Ballets tout sauf canadiens!

    Enfin un article qui met à jour une situation désolante qui perdure aux GBC depuis l’arrivée du présent directeur artistique.
    Il est trop facile pour M. Dancyger de jeter le blâme sur les écoles. Il est vrai que l’ESBCM n’a pas été une pépinière aussi fertile au cours de la dernière décennie. Mais de nombreux danseurs de talent (à tout le moins équivalent à celui des danseurs étrangers en poste) en sont sortis et n’ont pas été recrutés. Il faut se demander si les GBC, qui tentent de justifier la création de leur propre Académie, ont un quelconque avantage à reconnaître ce talent local.
    Pour M. Dancyger, la notion de nationalité ne s’applique pas à une compagnie de danse de calibre international. Les GBC ont-ils vraiment atteint un tel statut qui leur permet de faire fi des talents d’ici et d’évoluer dans une bulle désincarnée située par hasard à Montréal ? Pour être international, il n’est pas nécessaire de rompre avec sa communauté. Nombre de compagnies de prestige jouissant d’une reconnaissance hautement plus internationale que les GBC recrutent une proportion significative de leurs danseurs dans leur pays.
    Autre question fondamentale : Y a-t-il une place pour les chorégraphes canadiens dans le répertoire des GBC ? Force est de constater à l’analyse du répertoire des dernières années que la réponse est négative. Pourtant cet automne, le Ballet national du Canada présentait chez nous les œuvres magistrales de deux chorégraphes canadiennes (M. Chouinard et C. Pite) dansées par d’excellents danseurs formés en partie dans nos écoles canadiennes. La comparaison entre ces deux approches nous force à questionner les orientations artistiques prises aux GBC.
    Il ne reste qu’à souhaiter un changement majeur aux GBC ainsi que dans les critères des bailleurs de fonds (CALQ, CAC, CAM) qui redonnera à nos artistes, créateurs et interprètes, la place qui leur revient et surtout à