Danse - Dans la boîte blanche

Une scène tirée de Out of Grace<br />
Photo: Yann Pocreau Une scène tirée de Out of Grace

La galerie Leonard & Bina Ellen invite Lynda Gaudreau comme commissaire d'exposition. La directrice artistique de la Compagnie de Brune n'a pu réfréner son instinct de chorégraphe, ni s'empêcher de semer des corps à travers les œuvres visuelles.

«Je ne me déguise pas en artiste visuelle», affirmait Lynda Gaudreau en entrevue cette semaine, dans l'espace de la galerie où l'on s'enfargeait dans les oeuvres en construction. «On est dans l'univers de l'art visuel, le white cube, cette culture du cube blanc traditionnel américain. La question, c'était de voir comment on entre dans cet espace avec notre culture chorégraphique: qu'est-ce qu'on fait dans ça? Est-ce qu'on peut aiguiser le regard?»

Une blanche galerie d'art, donc, plutôt que la boîte noire d'un théâtre. Cinq artistes visuels. Cinq danseuses, plus seize stagiaires du programme de danse de Concordia, de l'Université du Québec à Montréal ou graduées de LADMMI. Une partition pour oeuvres, corps, sons et lumières, qui évolue sur les cinq semaines que dure l'exposition. Car les oeuvres se transforment. Chih-Chien Wang filme sa propre salle et en reprojette l'image. Le module de bois d'Alexandre David envahit tranquillement la salle voisine. La flaque noire d'Aude Moreau s'étend de plus en plus au sol. Les murales métalliques de Jérôme Fortin s'additionnent. Et Yann Pocreau démolit, jour après jour et mètre par mètre, un des murs de la galerie, construisant, un cliché à la fois, des murets de photographies.

Ce mélange entre exposition et représentation soulève des questions, tant sur la notion de spectacle que sur la façon de diriger le regard. L'éclairagiste Alexandre Pilon-Guay, habitué tant de la scène que des galeries, a nourri la réflexion. «Le danger, dit-il, est de transformer les oeuvres visuelles en scénographie. On est partis de l'idée que la galerie existe et que c'est elle qu'on utilise comme scénographie. L'éclairage devient alors celui de la performance. On cherche à donner une interprétation de la galerie, selon la vibration, le feeling qu'on a eu quand on a travaillé avec les danseurs.»

Un opéra visuel


Des interprètes qui se confrontent ici à un défi d'endurance. «La partition, explique Lynda Gaudreau, dure quarante-cinq minutes; on la fait cinq fois par jour, intercalée de breaks de quinze minutes.» Les danseuses y conjuguent un lexique et des tâches assignées, qu'elles manipulent, en improvisations très structurées, avec une certaine liberté.

Amélie Bédard-Gagnon, Émilie Morin, Karina Iraola, Marilyne St-Sauveur, Anne Thériault, les stagiaires et les figurantes se relaient, par cohorte de quatre ou cinq, et ont décidé de danser même sans spectateurs. Car le public, sauf au vernissage, n'a pas de rendez-vous précis. Chacun vient quand il veut, reste le temps qu'il veut. Pourtant, Lynda Gaudreau cherche à manipuler le public, à forcer sa déambulation. «On est curieux de voir qui va suivre la partition de lumières, qui va suivre les corps, qui va se laisser guider par le son d'Alexandre St-Onge. Qui est plus visuel, qui est plus auditif. J'aimerais pouvoir filmer le public, voir les choix et les réactions, comment les perceptions fonctionnent.» La danse reste, comme l'oeuvre visuelle, présente, là, au-delà de la représentation, malgré la dépense énergétique demandée.

Le projet est ambitieux. «C'est la première fois que je travaille avec autant de monde. D'habitude, j'ai un ou deux corps; là, j'ai l'impression de faire un opéra!», poursuit Gaudreau, qui a pensé tous les éléments à. Matteo Fargion, bras droit, l'a aidé à pondre le concept; Anne Thériault, bras gauche, a assuré la direction chorégraphique, dans cet espace qui se transformera constamment. «L'expo, sur les cinq semaines, commence en danse et finit en arts visuels, conclut la chorégraphe. Au début, il y a beaucoup plus de corps qui occupent la galerie. À la fin, il n'en reste plus qu'un, mais les oeuvres visuelles prennent de plus en plus de place.»