Ballet - La séduction de l'ennui

Émilie Durville et Vanesa G.R. Montoya dans une scène de Léonce & Léna.<br />
Photo: John Hall Émilie Durville et Vanesa G.R. Montoya dans une scène de Léonce & Léna.

Léonce et Léna, rejetons gâtés de royaumes de l'ennui, sont promis l'un à l'autre. Sans se connaître, ils se rebiffent contre ce mariage politique, s'enfuient. Ô hasard, les infants se croiseront dans une auberge paysanne, se plairont, roucouleront, jusqu'à revenir, heureux comme des pantins, à leurs noces prédestinées.

Ce livret de quelques lignes, tiré d'un écrit du père de Woyzeck, Georg Büchner, le chorégraphe allemand Christian Spuck en fait un divertissement de 82 minutes. Spuck compose des mouvements de groupes fluides, nerveux et vivants. Léonce & Léna donne le plaisir bonbon des grosses productions: 38 rôles dansés, l'orchestre de 63 musiciens mené à la baguette par Florian Ziemen, le décor astucieux et les magnifiques costumes d'Emma Ryott, la virtuosité, impeccable, des interprètes. La légèreté est de mise.

Le chorégraphe ne craint pas les anachronismes et perce sa trame musicale de bulles de pop et de standards jazz crachés au ghetto blaster. Il utilise côté gestuel les pieds nus et en flexion comme les pointes, le parallèle, pousse la théâtralité à laquelle les danseurs des Grands Ballets canadiens (GBC) se livrent avec générosité, flirtant même avec un efficace cabotinage inspiré de la commedia dell'arte.

Mais Spuck retire de cette bouffonnerie, comme il retire de la satire politique de Büchner, toute critique, toute acidité, tout débordement. Ne reste alors que maquillage, sourires et grimaces. Les personnages sont de carton-pâte, vains et sans psychologie, et ce n'est qu'à la rencontre amoureuse de Léonce et Léna, en deuxième partie, torturés de coeurs et de têtes, que naît un peu d'humanité et de signification.

Le manque d'audace de Léonce & Léna semble plus désolant à la suite du passage du Ballet national du Canada (BN) et du magnifique programme Marie Chouinard / Crystal Pite. N'est-ce pas le rôle d'une direction artistique que de défier, au moins de temps en temps, les attentes? Pourquoi faire un ballet contemporain si traditionnel? Dans ce jeu des comparaisons, notons par contre le plaisir de retrouver la diversité des corps des interprètes des GBC. Certaines, au BN, si maigres, nous donnaient envie de les gaver, histoire de mettre de la chair sur les pointes. Car la contemporanéité du ballet est aussi là, dans la façon de faire évoluer les clichés, l'esthétique, les corps.

Léonce & Léna est un divertissement efficace de belle facture. On en sort avec l'impression d'avoir assisté à un Guignol surfriqué, pour adultes en manque de divertissement.