Danse - Estelle Clareton : le gâteau et le glaçage

Une scène de S’envoler, une chorégraphie d’Estelle Clareton<br />
Photo: Ben Philippi Une scène de S’envoler, une chorégraphie d’Estelle Clareton

C'est une Estelle Clareton en forme qui inaugure la saison de l'Agora de la danse. S'envoler, chorégraphie fièrement servie par douze interprètes de 23 à 47 ans, malgré un abus de glaçage en finale, est un bel et bon gâteau servi aux spectateurs pour le 20e anniversaire de l'Agora.

Estelle Clareton s'inspire des oiseaux migrateurs pour S'envoler. Les douze danseurs entrent sur le plancher blanc, pelotonnés, nerveux, à vif. Des pépiements gestuels leur échappent et créent, par sursauts, un effet pointilliste, un piaillement de corps. Les filles sont en jupettes et robettes, les garçons en chemises-pantalons, les couleurs sobres laissent entrevoir des pans de peau et des flashs bleu ciel. La musique, en tic-tac et sons oisillons, renchérit.

La première partie de S'envoler est solidement écrite. Il y a longtemps que l'on n'avait vu un si grand groupe constamment sur scène. Et longtemps que l'on n'avait vu des jeux spatiaux si clairs, sans devenir formels pour autant. Groupes, lignes, duos, éclats dans l'espace, retour à la meute, le tout lié par les fines coutures de transitions invisibles. Dans cette volière, chacun oscille entre sa zone de confort et de nervosité, tout en gardant son individualité. Le clown gigueux et sobre d'Alexandre Parenteau, l'élasticité d'Esther Rousseau-Morin, les pirouettes inlassables de Raphael Cruz sont mis en valeur, mais chaque danseur a son moment de lumière. Estelle Clareton a travaillé dans le milieu du cirque et retenu sa leçon. S'intègrent à S'envoler des personnages, une énergie haute et soutenue, des effets comiques et acrobatiques, livrés avec la retenue propre aux danseurs. Le mélange, très efficace, est intéressant et compose une danse accessible.

Clareton se permet même des inside jokes de danseurs, comiques aussi pour ceux qui ne savent pas — Sylvain Lafortune, professeur de portés émérite, qui se retrouve seul contre tous à se les prendre à bout de bras, un après l'autre, sans cesse. La chorégraphe favorise une certaine démonstration. On peut remettre ce choix en question, par exemple quand un duo Lafortune-Jamie Wright, magnifique de simplicité, est relégué à l'arrière-scène. Mais l'oeil, sur ce tableau vivant choisit ce à quoi il s'attarde. Les longues séquences, chorégraphiques et musicales, encouragent cette flottaison. La force de S'envoler est justement de proposer des couches de lecture différentes tout en demeurant cohérent.

Jusqu'à ce que le loup entre dans l'oisellerie. Dans le dernier tiers, en introduisant un masque de loup, en prenant sec le tournant narratif, Clareton passe de la chorégraphie accessible au récit quasi infantile. La frontière entre les deux, malheureusement, est mince. L'homme est un loup pour l'homme, et le créateur parfois pour sa création. De là, la chorégraphie part à vau-l'eau, la gestuelle ne fait plus tant corps avec le propos, l'effet prédomine et perd sa signification. Dommage. La finale semble arrachée plus que pensée — un manque de temps de création? Mais S'envoler a encore le temps de vieillir, et, sauf ce dernier tiers, la pièce est ciselée, bien écrite, efficace, poreuse, facile à aimer et très bien dansée par une équipe complice. Trop de glaçage sur le dernier coup de spatule, mais la pâte est délicieuse.