Danse - L'adieu montréalais de Merce Cunningham

Merce Cunningham
Photo: Mark Seliger Merce Cunningham

On pourra dire: Montréal l'a eue, la fameuse tournée d'adieu du chorégraphe Merce Cunningham, décédé en juillet dernier. Seul point de chute canadien du Legacy Tour, qui s'étend jusqu'en décembre 2011, le Festival TransAmériques (FTA) a choisi d'en faire sa soirée d'ouverture.

Au programme, Nearly 902, dernière occasion de voir son oeuvre vivante, portée par les danseurs qu'il a formés, d'observer ce calme déluge de trajectoires, de lignes pures, d'intersections de corps, où les torses et les bras semblent animés de forces contraires à celles qui déploient les jambes. Tandis que la musique trace sa propre route...

La relation de Merce Cunningham avec Montréal tient à quelques filiations artistiques. José Navas s'en réclame directement. Plus discrètement, Jean-Pierre Perreault a porté son influence. Le chorégraphe américain a d'ailleurs donné un stage au Groupe Nouvelle Aire en 1977, à l'époque où Daniel Léveillé, Ginette Laurin, Édouard Lock et Paul-André Fortier y faisaient leurs classes.

Mais peu de gens savent que le pape de la danse contemporaine avait créé sa première chorégraphie pour la télévision, Suites de danse, ici même en 1961, rappelle l'historienne de la danse Michèle Fèbvre sur le site Internet du FTA. C'est le compositeur Pierre Mercure, également réalisateur à Radio-Canada, qui lui en a fait la commande. Cunningham a aussi créé ici Aeon à la Comédie-Canadienne (ex-TNM) sur la musique de John Cage, pour le Festival de musique actuelle de Montréal, dirigé par le même Mercure.

À part


Merce Cunningham — est-il besoin de le répéter? — a révolutionné la danse à plusieurs titres. D'abord, en extirpant toute narration et en dissociant radicalement chorégraphie et musique. Une manière de libérer la danse de tout joug afin qu'elle puisse s'épanouir pleinement. Le fidèle compagnon de John Cage multipliait aussi les croisements artistiques, convoquant les Jasper John et Robert Rauschenberg à la barre de la scénographie et, plus récemment, Sigur Ros et Radiohead à la barre musicale.

Son rapport au temps et aux nouvelles technologies — il a développé le logiciel d'écriture du mouvement Lifeform et exploré la vidéo avec Charles Atlas et Elliot Caplan — le range à part de la modernité chorégraphique. Telle qu'amenée entre autres par Martha Graham, pour qui il a d'ailleurs dansé dans les années 1940. On a eu un aperçu de l'histoire de ses audaces au Festival de nouvelle danse de Montréal en 2001 avec BIPED (1999), qui utilisait le logiciel, et avec Summerspace (1958), dans un décor de Rauschenberg.

Cunningham a créé quelque 200 oeuvres pour sa Merce Cunningham Dance Company (MCDC), fondée en 1953. Nearly 902, présentée dès jeudi, marque le point final de ce riche parcours, puisqu'il s'agit de son ultime création, livrée au public new-yorkais le jour de son 90e anniversaire, en avril 2009, trois mois avant de mourir.

Que restait-il de toutes ses innovations dans son quotidien d'artiste pendant ses dernières années? «Ce qui l'intéressait le plus jusqu'à la toute fin, c'était de donner plus de complexité au mouvement, de résoudre ce problème», rapporte au Devoir Trevor Calson, le directeur général et ancien manager de la compagnie, qui a tissé une amitié forte de 12 ans avec le chorégraphe. «Il était surtout intéressé par la chorégraphie elle-même.»

Et Nearly 90 annonce l'apothéose de cette fascination pour l'architecture du geste dans le temps et l'espace. Car on a éliminé, pour les besoins logistiques de la tournée, l'immense soucoupe volante en métal qui servait la scénographie et remplacé la musique de Sonic Youth par une composition en direct de John Paul Jones, ancien bassiste de Led Zeppelin et du designer sonore de la MCDC, Takehisa Kosugi.

«Le son et lumière new-yorkais a cédé la place à une partition d'une richesse inouïe, la plus longue aussi — il l'a travaillée exceptionnellement pendant un an — dans l'oeuvre de Cunningham, écrivait Le Monde à propos de la pièce en décembre dernier. [...] Son écriture explose, semblant ne jamais se répéter, ni dans les pas ni dans les trajectoires des treize danseurs.»

Toujours à l'affût, le chorégraphe n'a pas hésité à recourir au Web pour perpétuer son oeuvre. Depuis 2009, les Monday with Merce offrent des rendez-vous virtuels avec le maître. Des capsules danses, en cours de réalisation, permettront de remonter une cinquantaine de ses oeuvres.

«C'était la personne la plus intéressante et l'être humain le plus curieux que j'ai connu, confie M. Carlson, qui a accompagné le chorégraphe dans ces derniers jours. Et il demeurait curieux, même dans son voyage entre la vie et la mort.»

La MCDC fermera ses portes à la conclusion de la tournée, après en avoir transféré les actifs à la Fondation Merce Cunningham et offert des programmes de transition à ses danseurs.