Lumière sur les liens qui tissent nos vies

Margie Gillis en spectacle
Photo: Michael Slobodian Margie Gillis en spectacle

Éclairer un spectacle de danse, c'est aussi lui donner sens. Pierre Lavoie, qui conçoit la lumière des pièces de Margie Gillis depuis près de 25 ans, révèle sa lecture de Filatures, dernière-née des chorégraphies de cette pionnière de la danse québécoise, qui se passe désormais de présentation.

«Il y a deux facettes à mon travail: l'aspect pratique et l'ajout d'une couche d'interprétation, résume Pierre Lavoie, joint en Alberta où il travaille à la nouvelle création de Jean Grand-Maître. Éclairer, c'est aider à voir et à comprendre la danse.»

Ces deux dimensions cheminent toujours ensemble dans le travail du concepteur d'éclairage et se nourrissent mutuellement. La preuve est là, dans le processus de création de Filatures, qui s'est construit autour de l'image du fil et des liens — avec le temps, les émotions, les gens — qui tissent nos vies. En travaillant à éclairer les boîtes à fil qui composent la scénographie du spectacle, Pierre Lavoie a ajouté sa couche d'interprétation.

«Quand les boîtes ont disparu de la scène, les douches rectangulaires qui les éclairaient sont restées, raconte-t-il. Au lieu d'être une source pratique pour éclairer Margie à l'intérieur de la boîte, elles sont devenues comme des traces, comme les traces qu'on laisse au fil de la vie. Et c'est ma perception de ce spectacle. Tout le bagage de notre vie, on ne le traîne pas, il nous habille, il nous habite, il nous fabrique.»

Jeter des ponts

Grand complice de la chorégraphe soliste, qui a mis la danse moderne québécoise sous les radars, il a rencontré celle-ci à Calgary en 1988 alors qu'elle créait un spectacle dans le cadre des Jeux olympiques. «On a pris un café ensemble, ç'a cliqué et ç'a été le début d'une longue histoire... presque d'a-mour», raconte-t-il. Depuis, il

y a eu Torn Roots, Broken Branches (1993), Blue (1998), What the Wind Wispers (2001), A Stone's Poem (2006), M Body 7 (2008), qui marquait les 35 ans de carrière de Margie Gillis. Et ce ne sont là que quel-ques jalons d'un long parcours commun.

C'est le solo Le Fil d'argent, présenté en 2008 à l'ouverture du festival Montréal en lumière, qui a servi de point de départ à Filatures, devenu ici un trio avec les interprètes Eleanor Duckworth et Ian Yaworski.

«Pour moi, ça demeure un solo où il y a deux personnages qui gravitent autour du personnage de Margie, nuance M. Lavoie. Il y en a un plus jeune et un plus vieux, et elle est entre les deux. C'est mon interprétation, insiste-t-il. J'aime créer ma propre histoire. Et cette histoire colle tout à fait au long parcours d'une soliste qui a senti le besoin, avec l'âge et la maturité, de jeter des ponts avec d'autres artistes, de transmettre son expérience et de se nourrir de celle des autres, sans se renier.

«Ces personnages sont les deux pôles du temps de la vie et les fils sont des représentations des tiraillements, du désir de retourner vers le passé et en même temps d'aller vers la sagesse, tout en restant dans le présent», poursuit M. Lavoie, qui trouve dans Filatures un écho à sa propre expérience d'homme de 51 ans.

Celui qui a aussi travaillé sur des opéras note que le travail de conception change beaucoup selon les disciplines et selon les créateurs, qui tantôt livrent des consignes strictes, tantôt donnent carte blanche. Plus statique, l'opéra permet de «moduler la lumière dans les détails, alors qu'en danse, il s'agit plutôt de remplir l'espace dans lequel l'artiste se déplace», dit-il. Les scénographies moins imposantes ouvrent aussi la porte à la création de lieux, que le public peut interpréter à sa guise.

Généralement, le concepteur d'éclairage reçoit des pistes du chorégraphe au début du processus, qui lui permettent de laisser ses idées mûrir, puis de bâtir un plan. Il revient travailler plus activement en fin de parcours, souvent à quelques jours de la première. «Il y a toujours des changements, mais c'est pour ça qu'on fait des plans, ça donne une direction et des limites: pour savoir d'où je pars ou jusqu'où je peux aller.» Chose certaine, danse et lumière forment un couple indissociable, un euphémisme dans le cas du tandem Gillis-Lavoie.

«On se dit tout le temps qu'on danse en duo, parce que je fais danser la lumière avec elle», conclut en riant l'éclairagiste.

***

Filatures
Chorégraphie de Margie Gillis présentée, du 28 avril au 8 mai, à l'Agora de la danse.