Danse - L'amour au temps des colonies

Boa Goa, de la chorégraphe et metteure en scène Paula de Vasconcelos
Photo: Pigeons International Boa Goa, de la chorégraphe et metteure en scène Paula de Vasconcelos

Tout a commencé au XVe siècle. Quittant l'Inde avec des cales pleines, Vasco de Gama laisse derrière lui quelques Portugais pour y établir un comptoir commercial. Prélude à des années et des années de colonisation. La compagnie de danse-théâtre Pigeons International raconte dans Boa Goa cette rencontre indo-portugaise.

Paula de Vasconcelos est d'origine portugaise et fascinée par les explorateurs. «Ce qui s'est passé en navigation à cette époque-là a changé le monde. Avec les moyens de l'époque, ces gens ont pris des risques inimaginables. Ils sont allés découvrir le monde alors que les équipages croyaient qu'ils tomberaient de la Terre s'ils allaient trop loin.»

Si l'appât du gain est la motivation principale, la chorégraphe et metteure en scène croit en des inspirations plus hautes pour justifier les dangers courus. «Les équipages risquaient de mourir de faim, de maladie, perdus en mer. Il fallait qu'ils soient animés par une curiosité et par un désir de rencontrer l'autre.» Un désir assez fort pour traverser la mer, cette mer qui est un des grands thèmes de la nouvelle pièce de Pigeons International. «La mer est pour un Portugais ce que la neige est pour un Québécois. Ça fait partie de la psyché profonde et je m'étonne de ne pas en avoir encore parlé», dit celle qui a déjà abordé le froid de l'hiver dans L'Autre.

Côté danse

Sur la scène de Boa Goa, il y aura un bateau. Rien de moins. «Ce n'est vraiment pas sage de ma part, admet en souriant la chorégraphe. La scénographie est énorme! Toute de bois, qui évoque un navire et ses passerelles.» Y évoluent six jeunes danseurs, une première pour Vasconcelos, habituée à mêler acteurs et danseurs.

Si on retrouve Zoey Gauld, vue dans Kiss Bill, le reste de la distribution travaille pour la première fois chez Pigeons International. «Je voulais voir ce que ça donnait, seulement des danseurs. Je suis toujours entre la danse et le théâtre et, dès que je vais davantage d'un côté, l'autre me manque.» À deux semaines de la première, la metteure en scène prévoyait une pièce presque sans dialogue, axée sur le jeu physique et le mouvement. «J'ai choisi des gens différents les uns des autres et j'essaie d'accuser leur individualité, de laisser à chacun sa saveur gestuelle, car la danse a tendance à uniformiser.»

Après sa Trilogie de la terre et Kiss Bill, Vasconcelos parle donc du choc et du mélange culturel, de la rencontre de l'autre et de la pulsion de la découverte, au-delà du connu. Pour comprendre l'attrait que l'Inde a eu sur les Portugais, Vasconcelos est allée découvrir le pays. Surprise par la douceur des gens, elle a trouvé une grande courtoisie, presque d'une autre époque. «Je n'ai pas entendu de sirènes, ni de fous, ni d'enfants qui pleurent. Malgré la grande pauvreté, c'est un pays luxuriant. Et tout, tout est made in India. L'Inde est une puissance autonome, sans Benetton ou McDonald's.»

À l'époque, l'abondance de minéraux, d'épices et de pierres précieuses charme les Portugais. Si leur arrivée est entachée par le massacre des musulmans, pour prendre le contrôle de la mer, la colonisation en Inde, selon Vasconcelos, a été l'une des moins violentes de l'histoire. «Il n'y a jamais eu chez les Portugais d'interdiction raciale pour les mariages, seulement une interdiction religieuse.» Interdiction qui pouvait être outrepassée si les femmes se faisaient baptiser. Avec l'avantage qu'elles se retrouvaient «alors libérées de leur caste et obtenaient les mêmes droits que les chrétiens.»

Le risque de la théâtralité

Dès sa première pièce en 1987, Pigeons International trouve sa signature danse-théâtre. À l'époque, le genre est à l'avant-scène, avec les oeuvres de Carbone 14 en tête de pont et les débuts plus narratifs d'O Vertigo — rappelez-vous Chagall, Don Quichotte, La Chambre blanche et Déluge. Depuis le retour d'une danse plus formelle, de Vasconcelos est-elle toute seule de sa gang?

«Je crois que le retour de la danse formelle et épurée à Montréal est une réponse au manque de moyens: avec un tapis de danse noir et des interprètes en jeans, c'est difficile d'évoquer quoi que ce soit... Défendre la vision d'une danse-théâtre demande énormément de travail, plus que jamais, malgré l'importance que ça garde en Europe. Plusieurs chorégraphes comme Sidi Larbi Cherkaoui, Pina Bausch, Crystal Pite et Robert Lepage continuent à prendre le risque de la théâtralité.»

Le risque de la théâtralité? «Oui, car il doit y avoir une raison, une motivation et une cohérence à tout ce que tu fais. Le texte doit tenir la route physiquement et dans le corps. Et il doit y avoir une raison lorsque les interprètes se lèvent et se mettent à danser. Pour moi, c'est beaucoup plus simple de garder l'univers de la danse et celui du théâtre séparés. Mais je trouve fascinant de les réunir.»

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Boa Goa
Chorégraphie de Paula de Vasconcelos. Production de Pigeons International présentée à la Place des Arts, du 4 au 20 mars.

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Collaboratrice du Devoir