Les elfes du mont Royal

La chorégraphe Lucie Grégoire a conçu Le Retour du temps, une œuvre in situ en trois volets et autant de saisons.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir La chorégraphe Lucie Grégoire a conçu Le Retour du temps, une œuvre in situ en trois volets et autant de saisons.

Ils implorent le ciel, embrassent les arbres et font résonner les entrailles de la montagne qui domine la ville. Ce sont les elfes du mont Royal. Le temps d'une danse déambulatoire, signée Lucie Grégoire, 20 créatures épousent une saison, et font corps avec la force tranquille de la montagne, coeur battant de la ville.

La chorégraphe Lucie Grégoire a conçu Le Retour du temps en trois volets et autant de saisons. Le premier volet a eu lieu en juin 2007, le second en octobre 2008. Le troisième et dernier se déroule samedi et dimanche dès 14h. Une vingtaine de danseurs effectueront alors le même parcours chorégraphique qu'à l'été et à l'automne — à quelques nuances près, compte tenu des contraintes de l'hiver —, du belvédère principal au lac des Castors, sous le nez des citadins en balade.

«L'idée était d'avoir une même danse dans un lieu qui se transforme par les saisons», résume la chorégraphe québécoise, qui a toujours exploité les qualités d'écoute, de présence intérieure et d'ouverture dans son travail, notamment auprès du maître du butô Yoshito Ohno, fils de Kazuo Ohno. Elle a d'ailleurs donné des ateliers en ce sens aux interprètes avant de les amener sur la montagne.

En répétition, mercredi matin sous les flocons, les danseurs portaient en eux le temps lent des saisons, le silence de l'hiver. Ça tenait à la fois du caractère immuable des choses et du mouvement éternel qui agite la nature.

Ils amorcent le parcours alignés contre la balustrade du belvédère, immobiles comme la pierre. Courses et enchevêtrement des corps ne tarderont pas à semer une confusion légère. Ici, ils avancent à petits pas en un rang bien serré et ordonné. Là, ils s'éclatent en petits groupes, tournent sur eux-mêmes et s'étirent d'un côté à l'autre, comme pour dépasser les limites de leur peau. Mais toujours cette atmosphère de communion douce.

«Au niveau de l'interprétation, il y a un gros travail à faire pour aller au-delà des couches de vêtements, pour transcender le mouvement, et développer une présence plus forte puisqu'on perçoit moins le corps et la peau», explique Mme Grégoire.

Cette danse en symbiose avec la nature, elle voulait aussi l'offrir à de jeunes interprètes, fraîchement sortis des écoles, en guise de baptême de feu... de terre, d'eau et d'air. Pour le premier volet, elle a donc recruté les 30 finissants de 2006 des trois établissements d'enseignement de Montréal. Une manière de transmettre l'héritage de ses quelque 30 années de carrière.

«Je voulais leur offrir un contexte de création professionnel dès leur sortie des établissements et leur offrir une expérience in situ, qu'ils n'auraient pas pu vivre à l'école, confie-t-elle. Cela a créé de nouveaux réseaux et donné naissance à d'autres projets qu'ils ont réalisés ensemble.»

Au fil de sa carrière, partagée entre les solos et les pièces de groupe, Lucie Grégoire a souvent réalisé des chorégraphies in situ, puisant son inspiration pour créer dans des lieux aussi différents que le Jardin botanique, le pont Plaza du canal Rideau à Ottawa et le Sculpture Garden de Toronto.

Pour faire corps avec ces paysages, rien ne sert de surcharger la danse, puisque l'environnement fournit déjà une matière riche en mouvement, selon la chorégraphe: les flocons qui tourbillonnent, le va-et-vient des passants, les feuilles qui s'agitent dans les arbres en été.

«Pour moi, il s'agissait de ramener le geste à l'essentiel, de rester près de cette simplicité de la nature autour de nous, indique-t-elle. Si un danseur lève seulement la main, il doit avoir la même puissance que la neige qui tombe ou que la feuille qui frémit.»

Ce dépouillement facilite aussi la migration des danseurs, d'un site à l'autre, élément essentiel du projet, notamment pour attirer l'attention du spectateur. À l'automne 2008, quelque 700 curieux ont ainsi pris part activement à l'expérience, suivant parfois les danseurs à la trace dans leurs détours ou imitant leurs gestes, marchant vite quand ils marchaient vite, ou ralentissant le pas avec eux.

Car l'autre grande mission de la chorégraphe consiste à démocratiser l'accès à son art, parfois boudé par le public. L'approche in situ, hors les murs hermétiques d'un théâtre, invite tout un chacun à littéralement entrer dans la danse.

«C'est une transmission presque kinésique de la danse!», lance la chorégraphe, visiblement enchantée par son aventure. Ne lui reste plus qu'à rêver aux elfes du printemps.

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Le Retour du temps, les 27 et 28 février à 14h au belvédère du mont Royal, face au chalet. En cas de mauvais temps, le public est prié de s'informer au 514 523-1627.
1 commentaire
  • Liliane - Inscrite 26 février 2010 11 h 39

    Magnifique manifestation

    Au delà du concept fort intéressant, il y a cette belle communication spirituelle avec la nature et les êtres dansants sa présence ...
    Génie à l'oeuvre cette Lucie Grégoire que je connais à peine mais qui me touche énormément ce matin par cette démarche artistique essentielle.
    Mille fois bravo et merci.