Danse - Intimités fouillées

Un extrait de Do Animals Cry
Photo: Chris Van Der Burght Un extrait de Do Animals Cry

Alibi avait secoué le public d'un électrochoc en 2003. Forgeries, Love and Other Matters (créé avec Benoît Lachambre) l'avait plutôt plongé dans une anti-romance de fin du monde en 2006. Le travail artistique inclassable de la chorégraphe Meg Stuart fréquente des univers parallèles, qui révèlent les contradictions humaines. Do Animals Cry, présenté cette semaine à l'Usine C, explore les drôles de tensions à l'oeuvre au sein de toute cellule familiale.

«On ne choisit pas sa famille», lance au téléphone la chorégraphe d'origine américaine qui vit à Berlin, dont la compagnie Damaged Good est basée à Bruxelles depuis 1994. Comme si ce constat résumait à lui seul l'esprit de la pièce pour six performeurs créée en 2009.

Pourquoi la fréquentation d'untel nous rend-elle soudain maternel, enfantin ou irritable? La famille, donc, comme lieu de réconfort, source de conflit et moteur de socialisation. Elle-même reconnaît que l'arrivée de son fils dans sa vie (il a aujourd'hui sept ans) a modifié son rapport au temps, à la mort et à la création.

Entre le réel et le fantasmé

Mais Do Animals Cry déborde de la stricte notion de la famille. «Ça ne traite pas seulement de la famille, rectifie-t-elle, mais aussi du familier, des espaces intimes, des différentes constructions de la famille. Toutes ces énergies différentes basées sur des obligations ou l'attachement. Comment c'est dur de s'y connecter et comment, parfois, c'est trop...»

Difficile de mettre des mots sur le monde créatif de Meg Stuart, qui évolue souvent en territoire flou, dans cet entre-deux peuplé d'énergies, entre le réel et le fantasmé. Parce qu'il faut bien nommer les choses, on dira qu'il s'agit de danse-théâtre, où des bribes de texte éparses prennent leur sens avec le mouvement. Les performeurs ne racontent pas une histoire linéaire; ils fouillent la mémoire du corps, à partir d'improvisations.

«Le texte est minimal, note-t-elle. C'est surtout alimenté par des états de corps [body states] exagérés.» De ceux-ci surgissent les traits et contrastes de notre nature humaine qui construisent une dramaturgie. «Ce n'est pas une dissertation, précise-t-elle, c'est d'abord une chorégraphie traversée par la musique, c'est très filmique. Les performeurs campent des portraits qui sont comme des peintures classiques, ou glissent dans des fantasmes. Ils vont et viennent dans et hors de la réalité. Il y a de petits drames qui se rejoignent, d'autres qui s'évanouissent... C'est très ludique aussi: ils jouent ensemble, parfois des jeux cruels, puis on sent que la famille se disloque parce qu'il y a un manque de communication.»

La chorégraphe, qui aime multiplier les rencontres artistiques, a développé une belle collaboration avec le Québécois Benoît Lachambre. Elle est d'ailleurs arrivée à Montréal une semaine avant son spectacle pour travailler avec lui sur la nouvelle création qui mettra en scène, l'été prochain à Vienne, la comédienne Céline Bonnier et la danseuse Annick Hamel.

Tunnel, plateforme et chute libre

Pour Do Animals Cry, elle travaille avec des partenaires de longue date, notamment Doris Dziersk à la scénographie et Hawn Rohe à la composition musicale. «Doris a fait Forgeries; elle s'adapte vraiment facilement. Elle a fait un tunnel avec des perruques, on a parlé de nids, de lieux de secrets familiaux, de choses tues que les gens fourrent dans un tunnel où ils restent pris.»

Au coeur de son travail, ses projets d'improvisation (Crash Landing, 1996-1999; Auf den Tisch, 2005) alimentent les créations plus «finies». Les premiers servent de «plateformes de rencontres» humaines, si riches et essentielles aux secondes. Les artistes rencontrés viennent ensuite «court-circuiter» son propre processus créatif. Ils l'amènent ailleurs, dans des lieux «qu'on ne reconnaît pas».

«C'est tellement difficile et excitant d'improviser, confie-t-elle, un peu comme une chute libre en parachute.» Les improvisations, toujours captées sur vidéo, fournissent le noyau dur de ses oeuvres. Les interprètes tentent même de recréer ce qu'ils ont improvisé à partir de la vidéo «pour retrouver toute la complexité de cette spontanéité», explique-t-elle.

Entre la tournée de Do Animals Cry, les ateliers d'impro qu'elle donne ici et là et la préparation d'une installation avec Philip Gehmacher en vue du festival Springdance d'Utrecht, elle réussit à préparer la sortie d'un livre en mars. Are We Here Yet s'articulera autour des témoignages de danseurs présents et passés sur le processus artistique de Damaged Goods.

Elle continue aussi sa collaboration, amorcée en 2002, avec le Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, «théâtre politique très intéressant», qui explique entre autres sa vie ubiquitaire partagée entre Berlin, Bruxelles et le reste du monde.

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Do Animals Cry
Chorégraphie de Meg Stuart présentée à l'Usine C du 24 au 27 février