Danse - La Sylphide, ou le premier des ballets romantiques

La Sylphide originelle est en ville: le Ballet de Guangzhou, en Chine, vient présenter, pour la première fois en Amérique du Nord, le premier des ballets romantiques. Une chorégraphie oubliée que le Français Pierre Lacotte, à grand renfort de retours dans le temps, a reconstitué.

La Sylphide est le premier ballet romantique, mais aussi l'oeuvre qui constitue l'apogée de la dynastie Taglioni, qui règne sur le ballet au début du XIXe siècle. Le père, Filippo, chorégraphie pour sa Maria un conte qu'on dit ramené de l'Écosse. Ce serait, détournée, la fable Trilby, ou bien Le Lutin d'Argaïl, devenue sur la musique de Jean-Madeleine Schneitzhoeffer une minifée, un esprit-femme volatil qui s'entiche de l'Écossais James la veille même de son mariage. Les amours entre vivants et génies sont cruelles: après trahisons d'amitié, course à la chimère, vengeance de sorcière et trop grand désir de posséder l'être aimé, la sylphide mourra et James, esseulé, abandonné à la fois par sa fiancée rêvée et par sa future faite de sang et d'os, n'aura plus que ses yeux pour pleurer.

Ballet blanc et blanc ballet

L'histoire est maintenant classique. De nombreux ballets romantiques ont des trames quasi copiées-collées: Giselle, La Péri, Ondine, Éoline, jusqu'au Lac des cygnes. Mais à l'époque, sortir le livret de la mythologie et des marivaudages des dieux grecs tient de la nouveauté. Changement d'atmosphère: le romantisme, désormais, bat le mythologique. «À dater de La Sylphide, dira Théophile Gautier, le plus poète des critiques de ce temps, Les Filets de Vulcain et Flore et Zéphyre ne furent plus possibles; l'opéra fut livré aux gnomes, aux ondines, aux salamandres, aux elfes, aux nives, aux wiis, aux péris et à tout ce peuple étrange et mystérieux qui se prête si merveilleusement aux fantaisies du maître de ballet.»

Le 12 mars 1832, Taglioni père et fille créent La Sylphide au Théâtre national de l'Opéra de Paris. Pour la première fois, les éléments de la danse nourrissent une ligne dramatique. «La danseuse et le personnage ne font plus qu'un. Qui dit La Sylphide nomme Taglioni. Elle avait été à l'Opéra comme une sublime intruse, étrangère au génie du lieu: madone gothique sur un socle de style Empire. Avec La Sylphide [...], la danse devient un langage transcendant, chargé de spiritualité et de mystère», écrit André Levinson, biographe de la Taglioni.

Son physique, avec des bras, des jambes et un cou trop élancés pour les diktats d'alors, siéent tout à fait pour jouer une fée. Le tutu romantique, longue mousseline qui remplace pour la première fois les tuniques Empire, souligne l'évanescence du personnage. Tout comme les pointes, qui servent enfin à autre chose qu'à une exhibition technique. Ainsi gréées, la sylphide et ses soeurs dansent le premier acte blanc. Un concerto tutus et pointes pour femmes éthérées qui fera école et reviendra dans Giselle et Le Lac des cygnes.

À la recherche des pas perdus

Ne subsistait au Danemark qu'une version plus récente de La Sylphide, signée Auguste Bournonville. Autres pas et autre musique. Pierre Lacotte, ancien premier danseur de l'Opéra de Paris et désormais archéologue des ballets perdus, s'est attaqué à la reconstruction de l'original.

Après avoir lu des tonnes de livres et d'articles sur les Taglioni, déchiffré le carnet de notes de Filippo, rencontré de vieux danseurs — l'homme qui a vu l'homme qui a dansé dans La Sylphide —, il recompose en 1972 le ballet, s'attachant surtout à en reconstituer l'esprit. Ce sera son premier travail de restauration: Coppélia, La Fille du Danube, Giselle et d'autres seront ensuite ramenés à la lumière.

Pour son premier passage en Amérique du Nord, le Ballet Guangzhou, cinquième et plus jeune ballet de la Chine, porte cette Sylphide sauvée de l'oubli. On s'attend à une démonstration virtuose et à une grande précision, ainsi qu'à une césure dans la distribution entre les sylphides, servies par la finesse des corps asiatiques, et un James censément écossais, avec kilt et tartan, aux traits pourtant indéniablement chinois.

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- Les Grands Ballets canadiens de Montréal présentent La Sylphide, de Pierre Lacotte, par le Ballet de Guangzhou. À la Place des Arts, du 18 au 20 février.

- Pour Virginie Valentin, de la revue Danser, ces ballets blancs sont l'illustration de l'impossible passage féminin de la virginité à la vie adulte. «Figure symétrique et opposée d'Effie [la fiancée de James, ndlJ], la pâle sylphide fait irruption au milieu des couleurs de la vie. À la blancheur et l'extrême légèreté du tutu romantique s'oppose le lourd tissu rouge vif [tout de tartan] du costume de la fiancée. Aux cheveux tirés en chignon et retenus par des épingles s'opposent les cheveux tombant sur les épaules. Enfin, les pointes couleur chair nouées aux chevilles par des rubans de satin de la même couleur contrastent avec les chaussures de ville noires à petits talons.» La sylphide ne peut exister qu'en gardant ses ailes et ses distances d'avec l'autre sexe. Symbole de virginité conservée, poursuit Valentin, elle contraste avec la rougeur charnelle d'Effie, qui, quoi qu'il advienne, se mariera. C'est la représentation d'un féminin condamné à la dualité, symbolisé dans un pas de trois où James danse avec les deux femmes entre lesquelles il doit choisir, la fille rouge, qui finira forcément impure, et la fille blanche, qui devra mourir.

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Collaboratrice du Devoir