Danse à vif

La soirée Mats Ek présentée par les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM) en fait voir de toutes les couleurs. Les deux oeuvres du chorégraphe suédois nouvellement acquises par la compagnie montréalaise font l'effet d'une bombe: elles détonnent par rapport à ce qu'on a l'habitude de voir interpréter chez les GBCM.

C'est que la danse de Mats Ek décoiffe, déjoue les attentes, gratte le vernis de l'apparence pour révéler la vérité brute de nos désirs et angoisses. À l'envers de toute la tradition classique, voire néoclassique, Mats Ek n'essaie pas de magnifier l'existence humaine par des gestes fluides et gracieux: il en dépeint plutôt les travers à coups de mouvements expressifs et sans fioritures, frôlant la caricature sans toutefois y sombrer. Sa danse est plus poignante que belle, mettant à vif les vulnérabilités humaines. Et les GBCM la livrent avec brio.

La pièce de résistance, Appartement, met en scène solos, duos, trios et tableaux d'ensemble autour des objets utilitaires de notre quotidien: bidet, fauteuil, téléviseur, porte, aspirateur, poêle, passage à piétons. Autant d'objets qui, tout banals qu'ils soient, révèlent soudain, une fois sortis de leur contexte, les fragments de vies qu'ils portent en eux, témoins de nos joies et de nos drames: une porte à laquelle on hésite de frapper, réprimant une envie soudaine, rêvant de qui est caché derrière; un fauteuil dans lequel on s'affale pour regarder la télévision qui tantôt nous abrutit, tantôt nous rend agressif; des aspirateurs, articles ménagers devenus les armes d'une petite révolution féministe; un couple qui s'aime mal autour d'un fourneau fumant — c'est son bébé qu'on y a calciné. Presque toujours en sourdine, l'humour est tantôt naïf, souvent cynique.

Appartement a été créé pour l'Opéra de Paris en 2000 et n'a jamais été remonté par d'autres compagnies depuis. Interprétée en direct sur scène, la musique originale du groupe suédois Fleshquartet complète la production avec panache, livrant des airs planants, électrifiants ou teintés de folklore. Outre les accessoires, d'énormes rideaux divisent les profondeurs de la scène, dévoilant la pièce par couches successives.

Dans Solo For Two, on assiste au chassé-croisé des souvenirs qui unissent et parfois désunissent un couple, à leurs dépendances et à leur abandon. Seuls, chacun de leur côté, ils se cherchent, la pensée de l'autre suffisant à lui donner vie, l'espace d'un bref moment. Mais peut-être aussi n'est-on que dans leur imagination. Les gestes évoquent les petites joies, l'ennui, la solitude et, surtout, l'absurdité du quotidien. Ce qui s'annonçait drôle devient soudain pathétique et les moments de tendresse révèlent aussi ce qu'ils ont de risible. La musique profondément triste et mélancolique d'Arvo Pärt, interprétée sur scène par une pianiste et une violoncelliste, contribue aussi à ce grinçant décalage entre le sublime et le grotesque.

Si la présence scénique des musiciennes fait le pont entre Solo For Two et Without Words de Nacho Duato, présenté en première partie du spectacle, l'univers troublant de Mats Ek aurait mérité qu'on lui consacre tout le programme de la soirée, qui aurait ainsi gagné en unité.