Douces folies

Forment-ils un même être ou sont-ils deux? Mi un, ni d'eux joue sur cette confusion du nombre et de la psyché humaine. C'est la première des quatre chorégraphies que le chorégraphe-danseur québécois Pierre-Paul Savoie a commandées pour les 20 ans de sa compagnie, PPS Danse, à autant de collègues expatriés dans le monde pour en faire une tétralogie intitulée Diasporama, qui se poursuit cette semaine à l'Agora de la danse.

La semaine dernière, Luc Dunberry ouvrait admirablement le bal avec Mi un, ni d'eux. Ce Québécois qui vit, crée et danse en Allemagne pour la compagnie Sasha Waltz depuis plus de dix ans a composé un duo qui sied particulièrement bien à M. Savoie, soutenu (souvent littéralement!) dans l'interprétation par Marc Boivin.

Tous deux incarnent d'étranges frères siamois, l'un petit, fragile mais insoumis, l'autre grand et protecteur, aussi insatisfaits séparés qu'emboîtés l'un dans l'autre. Dans une drôle de quête — douce folie —, ils explorent les possibles avec ou sans l'autre, avec beaucoup de jeux d'appuis et de corps à corps. Ils épient le monde qui les entoure, rempli de bruits d'animaux, dans un mélange de curiosité et d'appréhension. Comme des microcosmes de l'univers qui défile dans les images vidéo de la nature projetées au sol et en fond de scène.

Signée Mireille Leblanc, une chorégraphe québécoise exilée en Suède, la pièce qui suivait changeait radicalement de ton. Après la danse silencieuse de deux hommes dont les mouvement semblaient tirés par les fils de l'inconscient, Je suis moche met en scène un monologue tragi-comique sur les dérapages du vieillissement et de la solitude, inspiré du roman Le Grand Vestiaire de Romain Gary.

Un vieux (ou une vieille?) qui oscille entre des éclairs d'extrême lucidité et une sénilité triomphante rue dans les brancards de son appartement bordélique, apostrophant des personnages («jeune homme») imaginaires, livrant sa philosophie et sa morale d'un monde qui ne lui appartient plus. Pierre-Paul Savoie relève le défi théâtral avec brio, même si son délire risible flirte parfois avec un jeu de clown parfois un peu mal dégrossi.

Ce premier programme double s'est conclu samedi. Mais un autre commence ce jeudi avec le solo Bain public, de Linda Mancini, New-Yorkaise d'adoption, et le duo ...et comme si l'air allait s'embraser d'André Gingras, qui vit entre Amsterdam et New York. Pierre-Paul Savoie fait connaître le travail d'artistes émigrés à la maturité affirmée, peu ou pas connus ici, tout en renouvelant son bagage de chorégraphe et d'interprète cinquantenaire.

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