Quand la scène rejoint la vie

Nul n'est prophète en son pays. L'artiste Dulcinée Langfelder incarne bien le proverbe. Illustre inconnue aux yeux de la plupart des Québécois, elle incarne pourtant Victoria depuis dix ans, en six langues, sur les scènes du monde. Ce succès de diffusion internationale remonte sur scène dès ce soir et jusqu'à samedi à l'Agora de la danse.

Victoria a 90 ans; elle a perdu son chat, le contrôle de sa vessie et son autonomie, confinée qu'elle est à un fauteuil roulant. Mais elle s'accroche à la vie grâce à une imagination débordante et à la sollicitude de son aide-soignant. Portée par la danse-théâtre de Dulcinée Langfelder, qui vieillit avec son personnage depuis 1999 (elle a 54 ans aujourd'hui), la fiction rejoint la réalité des spectateurs des 15 pays qui l'ont vue.

«La pièce devient de plus en plus pertinente avec la génération des baby-boomers qui vieillissent, note Mme Langfelder en entrevue. C'est sûr que le vieillissement, c'est un problème, disons, inexorable.»

Mais Victoria porte en elle d'autres thèmes encore plus essentiels que le vieillissement, que le temps et les tournées dans des contrées culturelles éloignées ont fait ressortir. L'oeuvre, qui met en scène deux personnages marginaux et vulnérables, mais forts de leurs rapports mutuels, cumule près de 300 représentations, du Japon au Zimbabwe, où la compagnie est allée au printemps dernier malgré les compressions du gouvernement fédéral dans les budgets alloués aux tournées artistiques. La Chine, le Brésil, Taïwan et la Corée attendent leur tour cette saison — si les subventions qui restent disponibles le permettent.

«Le dénominateur commun de Victoria pour toutes les cultures s'enracine plus profondément que ça [le vieillissement], dit l'artiste. Qu'est-ce qui demeure quand on a perdu son autonomie? C'est la relation humaine qui sort victorieuse.»

La pièce est présentée dans le cadre de la Semaine des aidants naturels. Chaque représentation est suivie d'une discussion avec des invités directement concernés par le thème de Victoria, dont Chloé Sainte-Marie et le Dr André Davignon, de l'Observatoire Vieillissement et société.

L'autre enjeu que soulève la reprise de Victoria concerne l'importance de la tournée artistique et son impact sur la visibilité du Québec à l'étranger, dont témoignera une exposition multimédia sur la carrière de la compagnie.

«Même si on n'a pas été beaucoup vus ici, on a été très actifs à représenter le Québec ailleurs, insiste-t-elle. Et c'est comme ça qu'on survit. Une pièce qui ne tourne pas, c'est un terrible gaspillage de moyens, à mon avis.»

En attendant, elle souhaite que sa grande sage Victoria continue d'aider les gens à apprivoiser un peu mieux le fait de vieillir.

À l'Agora de la danse du 4 au 7 novembre.

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