Danse - État de grâce

Prolifique est l'année de la chorégraphe Louise Bédard qui livre une seconde création cette saison. Après le duo Elles, magistralement interprété avec Sophie Corriveau, la chorégraphe se retrouve seule en scène, mais toujours campée dans un univers féminin. Si on retrouve par moment, dans ce solo, la gestuelle nerveuse et les évocations surréalistes du tandem de l'automne dernier, La Femme ovale plonge ici dans l'abîme intérieur d'une femme jusqu'à ce qu'elle émerge d'elle-même, transfigurée.

La pièce est tellement personnelle à Louise Bédard, qui se l'approprie avec tant de conviction et de maîtrise, qu'on ose, presque sans hésitation, attribuer ce monde intérieur à la chorégraphe elle-même. Dans le programme de soirée, la chorégraphe révèle d'ailleurs avoir été longtemps habitée par cette femme. Au début de la pièce, la communion est telle que le spectateur se sent presque étranger, voire exclu. Mais peu à peu, la femme se dévoile dans la danse dont on s'imprègne alors mieux.

C'est qu'on découvre d'abord une femme totalement absorbée dans d'impénétrables lubies. Oscillant entre névrose légère et onirisme, elle se tisse une toile dans laquelle elle s'embrigade volontiers. Avec son bonnet noir, qu'elle enfonce toujours plus profondément sur sa tête, et son imposante robe ovale (également noire), au buste de plumes, elle ressemble à une sorcière dont la magie n'agirait que sur elle-même. Ses gestes viennent par saccades nerveuses, surtout ses bras, souvent repliés, évoquant le retranchement sur soi.

Mais graduellement, elle se départ d'un élément de son costume, comme une créature qui mue et s'ouvre à une autre vie. De sorcière, elle devient poupée ou jeune fille pour finalement redevenir femme. Si ces couches retirées donnent à voir sa délivrance progressive, c'est toujours de l'intérieur que cette femme assiste à sa propre éclosion. Pour preuve, le miroir ovale qu'elle tient à la main est brisé; jamais elle ne s'y regarde directement, préférant y faire jouer les reflets lumineux. Louise Bédard a l'art de créer des univers où ne se produit rien d'attendu ni de logique.

Au fil de ses transformations, sa danse aussi se libère de ses entraves. Aux abondants gestes de bras répétés d'abord frénétiquement s'ajoutent les mouvements de jambes. La gestuelle devient ample et fluide, la rondeur remplaçant peu à peu l'angulaire.

La musique originale de Jean Derome habite à merveille ce monde intérieur aux mystérieux mécanismes. Elle marie ses accents tantôt graves et tantôt enjoués aux humeurs imprévisibles de la femme ovale et à ses métamorphoses. Parfois, musique et gestuelle se rejoignent, inventant une flûte à la bouche de la danseuse ou un xylophone sous ses doigts voyageurs.

La scénographie d'Axel Morgenthaler colore aussi la performance de Louise Bédard: le plancher, dont les tons de bleu évoluent au gré des éclairages sobres, suggère, par un curieux retroussement en fond de salle, un lieu indéfini, ouvert à l'infini de l'imaginaire. Cela permet d'ailleurs deux très belles scènes, où la chorégraphe, armée d'un aviron, vogue sur la mer de ses chimères, graduellement conquises.

Inutile de souligner que les costumes d'Angelo Barsetti, fidèle collaborateur de Louise Bédard, prennent ici une dimension quasi métaphysique dans ce périple étrange d'une conscience trouble vers l'éveil.