Danse - Mats Ek, chorégraphe de la contradiction

La danse de Mats Ek va droit à l'essentiel. Dans une gestuelle franche et sans détour, rompant avec le maniérisme classique, ses chorégraphies déterrent le noyau dur de notre humaine condition, de ses plus nobles sentiments — amour, espoir, rêve, justice — à leurs plus viles incarnations dans le quotidien — guerre, racisme, oppressions. Les GBC présentent le travail de Mats Ek pour la première fois depuis son départ du Ballet Cullberg, en 1992, dont il a longtemps été le directeur artistique.

Forcé par sa mère — Birgit Culberg, fondatrice du Ballet Cullberg de Stockholm — à danser contre son gré à une époque où, avec ses frère et soeur, il trouve le ballet classique «plutôt ridicule», le jeune Mats Ek a vite pris ses distances par rapport à la danse pour y revenir tardivement, à 27 ans, mais en force. Si le mot famille a longtemps rimé avec «ne pas vouloir danser», comme il le dit spontanément lui-même, plusieurs de ses oeuvres mettent en scène son frère, le danseur Niklas Ek, et il a dédié une chorégraphie (télévisée), La Vieille Femme et la porte, à sa mère.

Des relectures audacieuses

Mats Ek est réputé pour ses relectures audacieuses des ballets classiques du XIXe siècle. De ceux-ci, il évacue la structure chorégraphique originale et ne récupère que le conflit proprement humain qu'ils mettent en scène. «J'ai complètement mis de côté la version classique, explique-t-il, je m'intéressais seulement à la matière première de l'histoire, des personnages et de la musique. Il y a tellement de contradictions et de profondeur dans les récits des ballets. En les prenant au sérieux, on fait face à de vrais enjeux humains.» Ainsi, défiant toute convention, il a chorégraphié une Belle au bois dormant «junkie» (1996) et une Carmen défiant les règles sociales cigare au bec (1992). Plutôt que d'être un simple prétexte à la belle danse, l'enjeu social ou politique qui sommeille dans tout ballet devient, chez Ek, la raison d'être de ses chorégraphies.

Mais il a aussi créé Antigone (1979), Caïn et Abel (1982) et, plus récemment, She Was Black (1995), pièces qui explorent elles aussi le paradoxe, le conflit en germe dans toute action humaine. Pour Mats Ek, rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Il en va de même pour l'atmosphère de ses ballets qui dégagent souvent un mélange d'humour, de tragique et de satire et qu'il refuse de catégoriser dans l'un ou l'autre de ces traits. «L'aspect comique et le côté ridicule des actions humaines sont souvent liés à quelque chose de plus profond, relève-t-il. Quelqu'un de très amoureux a souvent l'air ridicule et quelqu'un de très fâché a l'air stupide!»

Les Grands Ballets canadiens ont choisi d'enrichir leur répertoire de deux oeuvres récentes du chorégraphe. Solo for Two a d'abord été créé pour la télévision suédoise sous le titre Smoke. Cette pratique revient souvent chez Mats Ek dont une douzaine d'oeuvres ont connu un format télévisuel. Coïncidence heureuse quoique non concertée, sept de ces chorégraphies télévisuelles étaient au programme du dernier Festival international du film sur l'art, à titre d'hommage au chorégraphe.

Chorégraphies «cubistes»

«Quand j'ai commencé à comprendre la télévision et l'image, confie-t-il, j'ai réalisé que ça permettait un regard kaléidoscopique et une manière un peu cubiste de présenter le travail chorégraphique.» Mais Solo for Two est la seule pièce qui, à l'inverse des autres, est dérivée de la version filmée, un passage plus éprouvant, qui a exigé d'importants ajouts de matériel chorégraphique, d'où le changement de titre de l'oeuvre. «C'est une autre pièce. Ça traite de la mémoire, des souvenirs. Un homme se rappelle sa femme, et ce souvenir la rend présente. Puis elle se souvient de lui, ce qui le rend présent à son tour.» Mats Ek sait donner aux petits drames du quotidien leur dimension poignante, universelle et éternelle. Et la musique d'Arvo Pärt complète ce tableau mélancolique.

C'est un peu ce même sens du banal et du sublime qu'on retrouve dans Appartement, autre pièce au programme des GBC, dansée sur une composition originale du groupe suédois Fleshquartet. Mats Ek dépeint les gestes du quotidien à partir de leur relation avec les objets usuels qui le meublent: poêle, téléviseur, aspirateur, lampe. «J'avais l'idée de relever certains éléments de notre vie quotidienne qui, une fois sortis de leur contexte et placés dans un espace vierge, comme la scène, deviennent comme des icônes de notre quotidien», exprime le chorégraphe.

Appartement est peut-être la démonstration que, dans sa démarche chorégraphique, la complexité (de l'âme humaine qu'il sonde) et la simplicité ne sont pas opposées. «Je m'intéresse à la complexité des choses, et cette complexité ne se révèle pas si elle n'est pas présentée d'une manière compréhensible et simple», affirme-t-il.

En guise d'ouverture à cette Soirée Mats Ek, les GBC présenteront Without Words de Nacho Duato, oeuvre lyrique à souhait, tout à l'opposé du ton Ek. Au tour du public d'avoir le sens de la contradiction!

SOIRÉE MATS EK

Grands Ballets canadiens

de Montréal

Les 15, 16, 21, 22 et 24 mai au théâtre Maisonneuve

de la Place des Arts.