Danse - À table... pour danser !

Dans un décor qui semble être celui d'une équipe de maîtres d'hôtel et de serveurs, cinq hommes et une femme s'activent. L'un met son coude dans l'oeil de l'autre tandis qu'un troisième lève le doigt sans qu'aucune consigne ne suive. Pourtant, chacun a sa place, chaque geste, sa fonction dans ce curieux manège. Mais, la mécanique apparemment infaillible se dérègle souvent, comme si l'incongruité de leur action s'imposait soudain au cortège de servants et servante. Les corps allant dans tous les sens ne semblent alors plus répondre de leurs gestes. Bienvenu dans l'univers délicieusement surréaliste de Brucelles, danse-théâtre de la chorégraphe belge Karine Ponties, présentée à l'occasion de l'événement Vooruit Danse en avant.

Véritable chaîne humaine dansée où les gestes et les corps s'emboîtent d'abord parfaitement l'un dans l'autre, le tableau chorégraphique dérive rapidement vers un joyeux désordre. Objets et mouvements sont continuellement détournés de leur sens premier... et second. Les serviettes de tables sont tour à tour pliées, dépliées et repliées dans un travail à la chaîne résolument improductif; une pile d'assiettes sert de socle pour la prestation chantée d'un haute-contre (sur fond de musique reggae).

L'usage des couverts est le plus systématiquement perverti: instruments de torture ou de musique, jeu de patience, festin que s'arrachent les interprètes comme des chiens leur os. Les ustensiles de table composent aussi le décor, sculptés en forme de candélabre ou suspendus contre la toile de fond. On met bien la table une fois dans cette pièce loufoque, mais par terre et pour aussitôt la défaire.

Le mérite de cette mise en scène absurde est de redonner à la danse sa valeur pleine et entière, indépendamment de tout sens qu'on chercherait à lui accoler, comme on s'entête souvent à le faire en danse contemporaine. Car l'entreprise est de toute manière vaine, puisque règnent en toute puissance le délire et l'extravagance. Au milieu du tumulte cacochorégraphique surgissent alors solos, duos et trios amples et fluides, où s'enchaînent les gestes de la vie ordinaire et ceux magnifiés par la danse. Dans ce mélange de grâce et de grotesque, Brucelles révèle ce trait proprement humain, à la fois pathétique et sublime: s'affairer, construire, peu importe le but immédiat, donne un sens à la vie.

La danse métissée d'Akram Khan

Vendredi et samedi dernier, le jeune chorégraphe et danseur britannique d'origine bangladaise, Akram Khan, a captivé le public de sa danse intrigante. Diplômé exemplaire de danse khatak indienne, le jeune homme est aussi rompu aux courants contemporains. Il en tire une gestuelle singulière aux lignes pures, de tension et de souplesse confondues, qui puise son impulsion dans un rythme dont lui seul sait la cadence. Ainsi, dans deux solos récents, Fix et Loose in Flight, les mouvements méditatifs côtoient les enchaînements vifs et précis, et les tours vertigineux. La construction chorégraphique est ici farouchement contemporaine.

En deuxième partie, Akram Khan s'est plutôt livré à un dialogue avec la tradition indienne et le public. Dans Sounds of Archery, musiciens de tabla et de sitar accompagnent et donnent la réplique au danseur-chorégraphe qui tente d'expliquer et d'illustrer, la complexité des cycles rythmiques de l'art musical indien. Il raconte ainsi son parcours entre tradition et contemporanéité, alliage dont son corps se fait le porteur encore confus, admet-il, mais déjà fascinante et combien prometteuse.