Danse - Frères humains, existez-vous encore?

Ils pratiquent la louange de la musique médiévale, mais ils dansent le monde cruel du XXIe siècle. Leur énergie sert une noble cause: interroger nos valeurs en reliant le présent au passé. Présentation de Foi des Ballets C de la B et de ses dix-huit interprètes, dirigés par Sidi Larbi Cherkaoui.

Que voyaient les frères Hubert et Jan van Eyck, sous le panneau clos du polyptique L'Agneau mystique, qu'ils peignirent en 1432 et qui est aujourd'hui exposé dans la cathédrale de Gand? Sur le volet gauche, fermé, une fenêtre à balustrade, au double arc cintré, surplombe une ville flamande affairée. À l'horizon, du petit jour blanc, la lumière monte. Au premier plan, un chaleureux intérieur boisé: l'ange Gabriel annonce à Marie, devant les donateurs agenouillés, sa bénédiction.

Quel rapport entre Foi, chorégraphie du jeune Sidi Larbi Cherkaoui, né à Anvers en 1976 d'une mère flamande et d'un père marocain, et ce tableau célébrissime? Un jeu d'images, en échange d'un credo. Mais quelle croyance? Où regarder, la trouver, la reconnaître aujourd'hui? L'enquête dramatique d'Hamlet, plus critique de nos jours, Cherkaoui la mène dans un rapport à la qualité d'être ou ne pas être. «Si vous aviez des enfants, que leur transmettriez-vous?», a-t-il demandé à ses interprètes. La renaissance médiévale, époque de louange et d'abomination, catalyse son attirance et sa répulsion pour l'histoire. D'où la question, interrogation et hantise de sa danse. Frères humains, existez-vous encore?

Pour y répondre, les Ballets C(ontemporains) de la B(elgique) brassent les savoirs. La pièce allie des énergies contrastées, des interprètes de tous âges et de toutes origines, elle utilise leur histoire personnelle, puise dans l'actualité et revoit l'art flamand avec un humour fou. La danse s'abandonne à l'ancienne union des images du Nord et de la finesse italienne. En parallèle, on y trouve tout ce qu'on veut: la peinture du quotidien, sur un fond de croyance biblique; la ville animée, refaite par l'art; la beauté calme de la vie privée, qui s'ouvre aux paysages du monde. Mais aussi, devant la brutalité, la perversion et l'agression, le désespoir des insoumis, des rebelles, des mauvais drôles. Et surtout, elle livre son message: l'espérance, une vertu instable mais si humaine.



Éternité de l'art

Émerveillé par la beauté des êtres et des lieux qu'il fréquentait, le peintre a recréé la vénération solidaire, l'élégie, la communion. Il en fait don par-delà les siècles. Aujourd'hui, seules les formes ont changé. Sur une scène affolante, pendant une heure quarante environ, la danse les retrouve, contrepoint imagé et sensible d'une musique médiévale éthérée.

C'est une grâce, tant de joie, ce ténor, ce contre-ténor, ce baryton, cette basse, en quatuor ou a capella, de la compagnie Capilla Flamenca de Dirk Snellings. La viole, la flûte, le luth, la cornemuse répondent au chant islandais de Joanna Dudley et aux chants solo de Christine Leboutte, tradition orale de villages italiens. Quant aux danseurs, ils mêlent leurs angoisses à la foi de jadis, et inversement, leurs rêves à la folie immuable de notre condition.

Voyez les motifs de réjouissance. À l'intérieur du tableau, van Eyck a représenté le paysage paradisiaque de l'Apocalypse. Au centre, l'agneau pascal va être sacrifié. Sur la scène, Lisbeth Gruwez, un des talents de PARTS, l'école d'Anne Teresa de Keersmaeker à Bruxelles — déjà engagée par Win Vandekeybus et Jan Fabre —, offre, nue, vulnérable, sa frêle ossature de verre. Le dévoilement de son corps, en posture sculptée, catalyse l'émotion grandissante.

Il arrive qu'une représentation scénique ait l'effet d'un culte. Ces cortèges de personnages variés et typés, auxquels les amateurs d'art médiéval aimaient s'identifier et qui gravitent en ordre cérémoniel sur la toile, ce sont eux, autour de la danseuse, c'est nous tous. Ces chevaliers, juges, ermites, saints, pèlerins ordinaires des peintures célèbrent, comme nous, une fête où se recueillir. Paix et rédemption pour les humains! Miséricorde! Tel est le contenu spirituel, intellectuel, ésotérique même, du sacrifice de l'agneau.

Les Ballets C de la B, un collectif fondé par Alain Platel, sont rattachés au centre Vooruit, d'où les hautes tours offrent une vue sublime sur les clochers gothiques, les rues étroites et l'animation populaire de Gand. Dans la salle du Dôme, de nombreuses compagnies de danse contemporaine, dont celle de Marie Chouinard avec son Sacre du printemps, y ont affiné leurs pièces, que les photographes du Vooruit exposent ici, dans nos théâtres, pour l'occasion. Alain Platel en a occupé l'espace dès le début, et Sidi Larbi Cherkaoui, qui dansait un éblouissant solo dans Iets op Bach — qu'on s'en souvienne, au Festival de théâtre des Amériques en 1999 —, invité à son tour, y a travaillé Foi.

Comment ce chorégraphe de 27 ans, qui dirige dix-huit interprètes avec talent, aurait-il pu ne pas véhiculer l'ambiance du Vooruit et la danse contemporaine flamande, ironique et grave, poétique et dérangeante? «Je fais des choix de direction en fonction de l'harmonie du groupe, tout en respectant chacun, dit Cherkaoui. Sans que rien ne s'impose, je ressens la nécessité qui habite untel, son envie de chanter, son expression particulière et profonde. Pour moi, c'est une recherche d'harmonie et de rencontre entre les gens. Je m'intéresse au respect, au besoin de solitude et à l'écoute qui entoure celui qui fait son numéro.»

Cet imprévu foisonnant, chaotique, il le fait sien. Le jeu, physique et moral, de la lumière et de l'ombre d'un van Eyck, féconde ses tableaux multiples. Mais il faut plus d'un songe pour styliser dans la danse les puissances néfastes alentour. La guerre, le militarisme américain, les révolutions, les utopies, les violences faites aux femmes, aux minorités, aux homosexuels, aux Noirs, aux malades mentaux, les névroses, la souffrance, tout y est mis en question. Tant de noirceur, et rien qu'en Occident! Il est stimulant de voir la jeunesse des Ballets C de la B nous presser de penser. Que dans l'imaginaire des bâtisseurs d'art les lilliputiens cessent de vaquer à leurs occupations triviales pour honorer les géants! La mesure du grand art est infinie: il s'est toujours opposé à la fureur.

La communion n'a-t-elle pas besoin d'un symbole, d'une brebis sur l'autel à partager? Sans le rouge médiéval, somptueux et omniprésent, tout respirerait le calme, l'harmonie, la musique des anges. C'est que tous, martyrs ou non, ont déjà renoncé au monde. La foi de l'art promet la fontaine paradisiaque que le récit évoque pour eux. Question de Foi. Tous ces aspects, pressés par l'angoisse d'un monde qui veut la guerre, sont livrés à une métaphore. Le public du Vooruit, le soir de la première, est resté médusé. Que deviendront les gens que l'art aujourd'hui rassemble? Cherkaoui dit: «Le métissage chorégraphique, que je pratiquais intuitivement avant qu'Alain Platel ne m'invite à participer à Ieps op Bach, est devenu ma définition de la foi: un va-et-vient entre la solitude et le partage de groupe. Le mot foi comporte un danger de dogmatisme et de réduction du monde; mais il s'abolit dans la joie d'aller ensemble contre la barbarie et de mettre en résonance le passé et le présent.»